Le blues du bel hétéro blanc

Soirée chez des amis. À part mes hôtes, je ne connais personne ou presque. Alors je papillonne de groupes en groupes. Ce qu’il y a de chouette dans les soirées d’ingénieurs, c’est que ton statut de fonctionnaire t’assure à lui tout seul un intérêt délirant. Pas besoin de savoir jongler, de combattre ou le crime ou d’être le neveu d’une chanteuse pop. Le simple fait d’être rémunéré par l’état suffit à t’entourer d’une aura verte radioactive genre X-men, que tout le monde observe avec curiosité et un peu de peur quand même.

Surprise, je ne suis pas le seul fonctionnaire de la soirée. Marc-Aurèle est là aussi. Marc-Aurèle travaille dans un obscur secteur de la Culture, m’apprend-on, du coup on devrait bien s’entendre. Marc-Aurèle loge depuis cinq ans dans la vilaine banlieue qui fait peur en attendant de rentrer dans la région dont il porte l’accent. Marc-Aurèle correspond assez bien à l’image que je me ferai d’un douanier affublé d’une solide rage de dents et adepte de la musculation. (oui, j’ai des images mentales assez précises)

Diplomate, j’entame quand même la conversation et, après deux trois blagues à base de blondes à gros seins, mon collègue fonctionnaire m’apprend qu’afin de retourner plus vite dans ses vertes contrées, il a contracté un pacs blanc avec un de ses amis. À la recherche d’une réponse quelconque, je contemple le fond de mon verre, avale une gorgée de mousseux, m’étrangle avant d’articuler le premier truc qui me vient à l’esprit :

« Donc tu vas bientôt rejoindre ton cher et tendre ?
– Ah putain déconne pas avec ça ! »

Les conversations retombent autour de nous. On nous regarde d’un air gêné tandis que je rédige mentalement mon testament (je lègue tout à la fondation des amateurs de monocycles en porcelaine, si ça intéresse quelqu’un). Marc-Aurèle me mate avec des yeux un peu perdus, rougit et baisse la tête.

« Désolé.
– C’est rien, je voulais pas te vexer.
– C’est pas ça… C’est juste que… Ben là d’où je viens la vie est facile. Je veux dire je suis un mec, blanc, hétéro, je suis plutôt pas mal… Et là, en trois-quatre ans, je me suis pris dans la gueule le fonctionnariat et j’ai du me pacser avec un mec. Depuis quelques temps, je m’en prends plein la gueule avec les potes et pendant les repas de famille. C’est… pas évident. Pour moi je veux dire. »

Il me regarde. Et là je perçois comme un sous-titre dans ses paroles.

« On se connaît pas, mais je sais que t’es un fonctionnaire homo et pas particulièrement aidé physiquement. Tu as l’habitude d’en ramasser sur la gueule. Mais pas moi. J’en chie et tu sais quoi ? J’ai pas le droit de m’en plaindre. »

Je dois balancer un truc pathétique du genre « Ouais, je comprends, c’est relou. » Parce que je ne le connais pas, ce mec. Parce que je suis chez des gens et pas sur mon blog. Parce que j’ai bu trop de mousseux. Il doit prendre ça pour un encouragement, donc il continue.

« Des fois… Des fois je me reconnais plus. Je sais pas si c’est parce que je suis au milieu de fonctionnaires que je change ou que ça a toujours été moi et que le boulot m’aide à m’affirmer mais… c’est qui ce type qui lit de plus en plus, qui écoute du classique par accident et qui regarde des films français ? »

Je le mate avec des yeux ronds. Je ne sais pas trop si j’ai envie de le frapper ou de le prendre dans mes bras pour lui dire que tout ira bien. Étant donné que les deux options me conduiraient probablement à l’hôpital, je m’en tire par une pirouette verbale quelconque, une de plus. Il finit par rigoler, et me tourne le dos pour montrer, sur son portable, la photo d’une nénette avec une poitrine pas possible.
Je me repasse des morceaux de mes années collège et lycée. Je les revois, les Marc-Aurèle. Tous pareils, même si boutonneux et le cheveux gras. Ouais, c’est ça qu’ils avaient en plus. La vie facile. L’impression que l’existence est plus fluide, qu’on n’a pas à lutter contre un truc qui se loge sur notre tronche, nos fringues ou dans nos entrailles. Comment alors ne pas en rire, de ces petites créatures complexées, à l’air si pesant ? Comment ne pas avoir envie de les bousculer ou de les rudoyer, parfois ? Pas par méchanceté, évidemment. Juste que, quand la vie est tellement facile, pourquoi faire une gueule pareille ?

On a grandi. Dix ans, vingt ans de plus. Et à un moment, les Marc-Aurèle, avec cette splendide confiance en l’existence, commencent à se prendre dans la gueule les baffes que leurs petits camarades nerds complexés d’antan, les femmes, les transsexuels et tant d’autres appellent par leurs prénoms. Et ils crient à l’injustice. Pourquoi eux, pourquoi maintenant.

Au fond du verre de mousseux, je cherche un goût de revanche. J’en trouve pas. Je me dis qu’il abuse, que des causes de souffrances, y en a d’infiniment pires. Que c’est de la misère de bien nourri, ça.

Ça ne me convainct pas. La douleur a toujours le même sale goût, quelle qu’en soit la raison. Il y a ceux qui la pratiquent depuis un peu plus longtemps, c’est tout. Et se réjouir des blagues salaces que Marc-Aurèle a peut-être récolté à Noël serait la pire crasse que je pourrais faire au paquet d’hormones tourmentées que j’habitais avant mes 17 ans.

J’attrape mon manteau. Je dis au revoir à mes amis, je fais un signe aux petits groupes. Avant de partir, je glisse à Marc-Aurèle qu’il devrait feuilleter La marche de Mina. C’est un beau livre. Et promis, je dirai à personne qu’il l’a lu.

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2 réflexions sur “Le blues du bel hétéro blanc

  1. « Je cherche un goût de revanche, j’en trouve pas. La douleur a toujours le même sale goût, quelle qu’en soit la raison. »

    Décidément, c’est un bonheur de te lire.

  2. Pingback: Constellation | L'olive et le samovar

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