La Cité des Danseurs

   Il est 19h13 et je suppose que ma tension avoisine ces chiffres-là aussi. Le périph’ parisien se déroule dans tous les sens, des affluents de Renault, Peugeot et Suzuki se déversent dans le flot des Citroën et des ambulances déjà présentes. Je ne suis pas un nocher très habile, je tente de me frayer un passage en torturant l’embrayage de ma pauvre embarcation qui proteste à n’en plus pouvoir. Qu’est-ce que je fous là ? S’installer deux fois dans cette ville en une vie, on n’a même plus l’excuse de la naïveté : c’est de la connerie ou du masochisme. Je me le répète à chaque retour de la région des brumes et de la mer, là-bas, tout à gauche de la carte. Tout semble plus fluide, plus évident là-bas. À commencer par rentrer chez soi. Pas besoin de braver rapides et brouillards de diesel.

Stop.

La rivière de bagnoles se fossilise, arrêt complet. Je tente de réapprendre à respirer. Si je fumais, je crois que j’aurais très envie d’une clope. J’ai même pas ça. Entre deux grands murs de béton moche, le concert des klaxons. À croire que les conducteurs parisiens n’ont toujours pas compris que non, leur avertisseur sonore ne se changera jamais en rayon de la mort qui désintégre les bagnoles devant. Bon. Coincé pour coincé, autant commencer à jouer avec mes cadeaux de Noël. Je sors le CD qu’on m’a offert. Et histoire de faire retomber le stress, je me mets à me trémousser, manquant de défoncer mon volant à coup de headbangs un peu trop agressifs. Ce n’est qu’après quelques minutes que je me rends compte que, les vitres de mon improbable casserole n’étant pas teintées, je dois offrir un spectacle pour le moins comique à mes voisins d’infortune. Je tourne lentement la tête. Sur ma gauche, une épave remplie jusqu’à la gueule, dans laquelle s’entassent trois jeunes mecs et deux nanas. Ils me font signe de baisser la vitre. Je m’exécute comme un môme pris en faute.

« T’écoute quoi ? Monte, monte ! »

Bon, pourquoi pas. Je pousse donc les enceintes crachotantes à leur maximum. L’autre voiture se trouve à à peine quinze centimètres, ils écoutent, esquissent des sourires ravis et commencent également à danser, pour autant que l’on puisse qualifier de danser des tortillement circonscrits dans un espace de trois mètres carrés. Pris dans le flot immobile, on gigote en se marrant. Au milieu des gaz d’échappement, on évacue du stress, jusqu’au moment où, à nouveau, les longues files se remettent en marche. Mes camarades de pogo me font un signe tandis que je repère enfin la petite veine de bitume qui me permet d’entrer dans Paris.
Il fait noir. Cet endroit de la ville n’est pas le plus connu, le plus évident. Souvent j’ai l’impression qu’il s’est mis à pousser là, excroissance supplémentaire. Les perspectives sont plus nettes, les espaces plus dégagés. Ce qu’il y manque en Histoire et en affectation, on le retrouve dans la mise en scène Je croise les gigantesques cheminées de cette usine qui, nuit et jour déverse je ne sais quelle saloperie dans l’air. Je me souviens qu’une nuit, ils – je sais pas qui – avaient déversé un colorant quelconque : la fumée avait pris une improbable couleur violette. J’avais battu des mains, comme un gosse, sur le pont devant lequel je passe à présent. Il débouche sur l’endroit le plus silencieux de la ville : un océan de bois, une scène gigantesque, au milieu de laquelle se dressent des tours de verre. La bibliothèque. « Si grande, qu’elle n’a même pas besoin de nom. » Quand le bruit de la cité est insupportable, quand le vacarme frappe aux oreilles, c’est là que je me réfugie. Je n’ai encore jamais compris ce miracle : sur cette esplanade, les sons s’estompent, se heurtent à une sérénité de cloître. C’est un lieu de silence et d’étude. Et les lettrés du XXIème siècles arpentent les planches avec la tranquille assurance qu’ils sont à l’abri. Et moi aussi.

Le passage souterrain. Sous les lumières, violettes ici aussi. Une petite nana se jette presque sous mes roues en traversant. Elle s’excuse d’un sourire pressé, et poursuit son chemin, zigzaguant pour éviter un groupe de fêtards. C’est alors que ça me frappe. Paris n’est pas cette cité de gens pressés, de soldats que j’ai cru voir il y a quelques années. C’est une ville de danseurs. Ce n’est pas qu’on se presse dans la ville, c’est que l’on ne s’arrête jamais. On se faufile, pas chassé, entrechat, on esquive la poubelle qui dégueule, on évite l’escarpin à sa droite et le yorkshire à sa gauche, avant de sauter sur l’Escalator. Il faut être en forme, pour arpenter le pavé parisien. Gracieux, quel que soit son âge. Ou alors on n’est qu’un visiteur, un étranger, et on n’a le droit qu’à un strapontin. Et oui, c’est fatiguant. Si fatiguant. De devoir être toujours en mouvement, toujours en tension. Mais vivre, vivre auprès de la Terrasse Silencieuse, de l’Usine, du Village Idiot, du Jardin Improbable, chanter sur la rivière…
Je me gare. Me retrouve à l’extérieur. Dehors il y a la Boutique Toujours Ouverte. Le proprio fume sur le pas de la porte et me fait un signe de la main. Pas loin, deux mecs s’engueulent, apparemment, il y en a un qui a renversé un truc… Je respire une bouffé d’air délirant de la Cité des Danseurs.
Je suis à la maison.

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Une réflexion sur “La Cité des Danseurs

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