Sous le viaduc

Je descends en grognant. En grognant parce que je ne suis pas très dégourdi et que s’abriter sous un parapluie tout en pilotant une valise à roulettes, c’est beaucoup pour mes capacités motrices. En plus, dans cette ville, ça monte et ça descend sans cesse. Et puis je pense à trop de trucs. Et puis le type devant moi…

Et puis le type devant moi se penche en avant. Très calmement. En silence, il vomit un truc blanchâtre. Poliment, presque, juste avant de tirer une taffe sur sa clope. Je cligne des yeux. Ça n’est pas grave. D’ailleurs la nana à ses côtés ne s’affole pas plus que ça. Je les suis, on passe sous l’immense viaduc qui coupe la ville en deux. À nouveau le type s’incline, en salut japonais qui dégobille. Seulement cette fois il bascule. Tout doucement à nouveau, comme s’il ne voulait pas déranger. Et il ne se relève pas. La nana, encore elle, se penche. Elle a les cheveux roux, un peu gras. Je ne sais pas pourquoi mais ça me fascine. Jusqu’au moment où elle se redresse en criant.
Le type est toujours collé au pavé, en masse inerte. Je le regarde bêtement. Ce n’est pas réel. C’est l’une de ces situations où je resterai spectateur, comme d’habitude. Il va se passer quelque chose, quelqu’un va arriver. Un passant. La pluie. N’importe quoi.

Mais non. Rien.

La rousse secoue doucement l’épaule du plongeur sur le pavé. Ça n’est pas comme ça qu’il faut faire. Je le sais parce que, parce l’année dernière.
Agir.
Au fond de ma cervelle il y a deux yeux bleu acier qui me fixent.

« Laissez-moi faire, je suis secouriste. »

Putain ça sonne aussi cliché que ce que je craignais. La nana s’écarte, par miracle, et je m’agenouille devant le type. Je suis en contrôle. Je dois me rappeler. La conscience qui ne revient pas, la position latérale, le souffle. Le souffle qui n’est pas là. On l’a vu, on l’a vu en classe. Demander à ce que l’on ramène une défibrillateur. Oui. Dé-fi-bri-la-teur. Et dire qu’il faut appeler. Le 15. Et puis pas plus parce qu’on ouvre la chemise. Et d’un coup, cette chanson dans le crâne, qui ne s’arrête plus.

Je bredouille en plaçant les paumes là où il faut. Ce n’est pas comme sur ces mannequins flippants de l’entraînement. Sous cette peau, il se passe des choses. J’appuie. J’appuie fort en comptant, en espérant que je compresse ce qu’il faut. Que je lance mon sort de soin correctement, moi l’éternel guérisseur dans les jeux vidéos. Je compte. Je compte et puis je souffle entre les lèvres, et ça a un goût âcre, de fumée et d’autre chose, comme du lait caillé. Mes lunettes glissent et tombent par terre, je fais n’importe quoi, toujours avec Santana qui me fredonne aux oreilles. Appuyer compter souffler, appuyer compter souffler, j’ai mal aux mains. If I die young je ne dois pas avoir peur et le spectacle était bien vingt-six vingt-sept ne laisse pas passer le moment de souffler, bouche le nez, tu avais oublié à l’examen, I’ve had just enough time respire aussi putain sa race j’ai MAL aux mains c’est vrai qu’elle est putain de belle la Gare de Lyon treize quatorze.

Des voix et des mains. On me tend l’appareil aux électrodes. J’ai du le dire trop fort tout à l’heure, je ne m’en souviens deux, de son nom. Je déballe le truc en tremblant on dirait un jouet fisher price une merde en plastique. Je place les deux électrodes. La voix du machin m’explique comment faire mais je l’entends mal, je préfère écouter Santana qui ne la ferme toujours pas.

Le temps s’efface sous le viaduc. Du coin de l’oeil je vois mon parapluie qui attend sagement. Il y a au moins deux silhouettes avec moi. Faudrait que je demande, que je demande. Si elles sont secouristes, si elles connaissent le type, si l’un d’entre eux est un druide spécialité soins de niveau 90, si mes lunettes sont cassées. Je n’y arrive pas.
Enfin la bonne lumière froide de l’ambulance. Je lève les mains, je me rends.

Je tremble. Et pendant qu’If I die young tourne toujours en boucle, pendant que les portes du véhicule se referment, l’un des types, l’un des Doug Ross ou des Elizabeth Corday articule un « Ça va. »

Si seulement.

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