ADN

« Pourquoi tu écris ? »

Il paraît que c’est la pire question à se poser quand on écrit. Parce que, pendant qu’on en cherche la raison, on n’écrit pas. Parce qu’on se regarde le nombril, pas forcément le paysage le plus propice à l’inspiration. Parce que quand on écrit réellement, quand on est un vrai, l’interrogative est ridicule. On écrit, c’est tout.

Je retourne ces excellentes raisons entre mes doigts. Je ne sais pas si c’est la période, mon humeur ou le froid. Rien ne me convainc. J’ai envie de me la poser, la honteuse, et pire, d’y répondre.

Ça remonte. Une vingtaine d’années je pense. Une randonnée, quelque chose du genre. On traverse les tourbières des Monts d’Arée, les semelles sur des caillebotis. On est obligé de marché en file indienne. Avec Ma Meilleure Amie de Primaire, comme à chaque promenade, on discute. Les yeux fixés sur nos bouts de chaussures. Le truc qui rend nos parents respectifs hystériques. Ils nous traînent de sites historiques en paysages inoubliables et nous finissons toujours le regard au sol, le cerveau court-circuité, la balade polluée par nos ballades.
Aujourd’hui c’est un peu différent. Les caillebotis sont étroits, on doit marcher en file indienne. Le son file vers l’arrière. Celui qui raconte une histoire doit se placer devant l’auditeur. Et permuter de place, une fois son récit terminé. Ces histoires qui s’entêtent à filer vers l’arrière me fascinent.

Comme pour attirer notre attention, le père de Ma Meilleure Amie du Primaire me coupe en plein milieu de ma narration du quatorzième épisode des aventures du dragon en peluche et commence à nous parler. Peut-être que comme ça, on relèvera la tête, un peu. Il raconte toujours des choses un peu cryptiques, mais on m’a appris à être poli, jamais je ne proteste. Ce jour-là il nous parle perception. Peut-être, il nous dit, que nos histoires changent, quand elles passent de nos lèvres aux oreilles de l’auditeur. Je ne comprends pas, je demande des explications. Peut-être, il nous dit, que la couleur verte n’a cette teinte là que pour notre cerveau à nous. Peut-être chaque être perçoit-il le vert d’une façon différente. Peut-être le soleil n’est-il cette grosse boule brillante que pour moi. Parce que pour d’autres, une boule aura des angles, le brillant sera-t-il ténèbres. Peut-être sommes-nous seuls en définitive. Chacun dans le monde généré par sa propre matière grise.

Du coup je me tais. J’ai les pupilles qui errent sur le paysage, pour une fois. Le paysage ou le spectacle qu’en tire ma cervelle. Je ne comprends pas très bien pourquoi, je suis au bord des larmes. Je me prends le « tout est relatif » dans la tronche, et on ne m’a même pas présenté à Einstein. Ce discours prononcé pour crever la bulle dans laquelle s’enferment deux gamins ne me lâche plus. Je me demande pourquoi je suis triste comme ça. Je suis encore petit, réfléchir me prend du temps. Je n’ai pas les mots. Mon cerveau se met en tâche de fond. Calcule la réponse à cette immense opération « Pourquoi une éventuelle différence de perception entre les êtres t’attriste-t-elle à ce point ? »

Cinq ans plus tard environ, le processeur mental a terminé le calcul. Et la réponse me tombe dessus.

L’isolement. Si chacun possède son propre monde, il existe tant de beauté, d’horreur, de grotesque auquel moi, et moi seul ait accès. L’univers dans lequel j’évolue est fascinant. Il ne peut être le lieu de visite d’une seule personne. L’ADN de ma réalité brille de mille feux. Peut-être cette histoire de perception est-elle une connerie. Le soleil est jaune, jaune partout et pour tout le monde, un point c’est tout. Mais le doute subsistera toujours

Alors les mots.

Les mots. Précis. Sans affectation. 26 signes, les mêmes pour tout le monde. Alors écrire. Pour créer un lien, pour connecter mon eXistenZ à celle des autres, virtuelle ou pas. Les mots, les mots qui dessinent les contours et les sensations, qui effleurent la peau de l’autre, qu’on lève les yeux sur les tourbières ou que l’on fixe la pointe de ses souliers.

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Une réflexion sur “ADN

  1. Plus je vous lis, plus je vous aime. Oui, c’est un peu grandiloquent, surtout comme ça, venant de quelqu’un qui n’a encore jamais commenté ici. D’ailleurs, ici, je n’ai découvert que depuis peu. Mais en quelques semaines, j’ai parcouru au gré des mots et des humeurs tous ces fragments que vous nous offrez pour nous parler un peu de votre monde et de ce que vous y voyez.
    Cet article me parle, me fait résonner. Celui-ci et celui-là également. Je les ai lus en ce début de soirée et l’enchaînement était si logique pour moi, que je n’ai pas pu m’empêcher de vous le dire.
    Parce que je suis une chochotte aussi, pleinement assumée.
    Parce que ce mot qu’il vous a fallu cinq années pour cerner, je viens de me le prendre en plein dans les yeux, en plein dans les entrailles.
    Jusqu’ici je n’avais pas additionné 2 + 2, et pourtant c’était si simple… Il m’a fallu trop d’années pour que vous me mettiez ce mot sous les yeux, ce mot que je connaissais déjà mais que je refusais certainement de mêler au reste. Ce mot qui explique la tristesse et le besoin d’écrire, et la douleur quand les mots ne veulent plus sortir.

    Merci monsieur Samovar. J’ai l’impression d’être moins seule de ce côté du monde.

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