The anatomy of a nervous breakdown

(Merci de cliquer sur les liens au fur et à mesure de votre lecture)

Le bureau de la musicologue était d’une sobriété intimidante. Le garçon se figea sur le seuil de la pièce, fasciné par les motifs géométrique de la moquette qui recouvrait le sol.

« Êtes-vous allergique aux acariens ? »

Il releva la tête. Une femme aux traits sévères l’observait attentivement, assise derrière un bureau de bois clair. Pas la moindre ironie dans son intonation. Une simple demande d’informations. Lente déglutition. La poussière inexistante de la pièce semblait s’être agglutinée dans sa gorge.

« – Non. Je ne crois pas.
– Moi si. Je déteste la moquette mais c’est nécessaire voyez-vous. Les bruits parasites.
– Comment ça ?
– Vous verrez. Approchez et asseyez-vous. »

Pas après pas, le patient avança. Ses semelles encore neuves n’émettaient plus le moindre bruit. Un large fauteuil faisait face à celui de son médecin. Il s’y installa prudemment, comme si celui-ci avait brusquement pu se mettre à ruer. Face à lui, deux yeux gris acier cerclés de montures métalliques l’observaient avec un détachement tout professionnel. Alors qu’il s’apprêtait à reprendre la parole, elle leva lentement la main et poursuivit son examen pendant un temps durant lequel il perdit la notion du temps. Enfin les lèvres minces s’agitèrent de nouveau.

« Vous vous appelez Théodore, je n’ai pas retenu votre nom et ça n’a aucune importance. Vous êtes ici pour traiter des problèmes de nervosité.
– Mon psychiatre parle de dépression nerveuse.
– Soit. Des problèmes de nervosité importants. »

Théodore planta ses iris dans ceux de la vieille femme.

« Des problèmes qui m’empêchent de mener une vie professionnelle et affective normale. Si vous consultez l’ordonnance qu’on vous a adressé…
– Je l’ai consultée. Et ne croyez pas que je prenne votre état à la légère, cher monsieur. Mais ce n’est pas du nom exact de votre pathologie dont j’ai besoin. C’est de son intensité.
– Pardon ?
– Qu’est-ce qui a provoqué chez vous cette dépression dont vous vous réclamez ?
– Je suppose que c’est un ensemble de choses…
– Je m’en doute. Mais à quel moment vous êtes-vous senti… emporté ? »

Silence. Théodore leva les yeux vers le plafond, et constata qu’il était recouvert de la même moquette rase que le sol. Lorsqu’il ouvrit la bouche, sa voix semblait venir d’infiniment loin, parcourir des distances inouïes pour s’articuler en sons.

« Un ascenseur. C’était dans un ascenseur. Je me suis trompé de bouton, il est descendu un étage trop bas. Et tout à coup, ce que je voulais me cacher m’est revenu en pleine gueule. Tout est devenu… lourd. Impossible à bouger. Je n’avais aucune influence sur rien. J’ai toujours tenté de contrôler ce qui m’arrivait. De ne pas m’imposer aux autres. Mais… Ma volonté se heurtait. Se heurtait à du plomb. Je veux dire à quoi bon ? On tente de se convaincre que nos choix ont un sens. Qu’on interagit avec d’autres personnes… Alors que l’inertie… des choses… est telle… Qu’elle gouverne tout… »

Un léger grattement l’interrompit. La musicologue avait saisit un bloc-note qu’elle recouvrait frénétiquement de signes dont certains rappelaient vaguement des annotations que Théodore avait déjà vu sur des partitions.

« Et c’est tout ?
– Il n’y a… rien d’autre en ce moment.
– J’entends bien. Maintenant… Savez-vous ce que je fais ici, cher monsieur ?
– Non. Je viens parce qu’on me le demande. Et comme à chaque spécialiste, je raconte mon histoire en espérant qu’il donne du sens à ce que je dis.
– Ce ne sera pas mon cas. »

La femme retira ses lunettes, saisit un sachet dont elle retira une lingette imprégnée de lotion antibactérienne et se mit à nettoyer ses verres avec une attention extrême.

« Je suis musicologue, vous le savez. Mes recherches s’intéressent aux sons dont notre cerveau est imprégné. Les premières paroles que le foetus saisit. Les chansons que l’on nous chante enfant, nos premiers choix musicaux, des sorties au spectacle, les cris de manifestants… tout cela constitue une tapisserie qui sous-tend notre mémoire consciente. Et qui est d’un accès bien plus facile que ce mythologique inconscient. Mon but est d’accéder à cet ensemble de son et à intervenir dessus quand j’y détecte un traumatisme. Comprenez-vous ce que je vous dis ?
– Vous êtes une sorte de praticienne new age, donc ?
– Pas de provocation avec moi, je n’ai pas le temps pour ça. Je ne travaille pas avec des patients mais avec des professionnels, des gens qui n’ont pas le temps de douter de mon sérieux. Et qui ne m’envoient que des cas véritablement intéressants.
– Merci.
– Remerciez plutôt le docteur Gambrelle quand vous la reverrez.
– Alors qu’est-ce qu’on fait ?
– Vous rien. Ou plutôt si, vous vous laissez faire. »

Avec une vivacité surprenante, elle se leva de son siège. Théodore remarqua avec une bouffée d’angoisse incompréhensible qu’elle devait presque atteindre le mètre quatre-vingt dix. Sans un mot, elle se dirigea vers lui, manipula quelque chose dans le dossier de son fauteuil qui se retrouva incliné en position couchée. Puis elle eut un geste de la main. Une paire d’écouteurs se matérialisa. Des écouteurs de plastique blanc, de ceux que l’on pouvait acquérir dans n’importe quel supermarché. Elle entreprit de les fixer aux oreilles de son patient.

« Vous écoutez. C’est tout ce que je vous demande. Vous avez le droit de fermer les yeux, de chantonner. Ne vous relevez pas pour le moment, c’est tout. »

Le corps mince de Théodore s’était crispé. Quelque chose en lui avait déclenché tous les systèmes d’alerte et il accueillit le contact du plastique dans son oreille comme une décharge électrique. Au-dessus de lui, celle dont il ignorait toujours le nom grimaça un sourire puis se remit à parler en articulant exagérément.

« Inquiet hein ? Ne vous en faites pas. Pour vous le travail est fini. C’est moi qui transpire maintenant. »

Malgré leur apparence bon marché, les écouteurs bloquaient presque totalement les sons extérieurs. Seul résonnait à présent aux oreilles du garçon son propre souffle. Rauque, irrégulier. Oh bon sang je vais faire une crise d’asthme et si ça se trouve cette folle ne sait même pas distinguer de la ventoline d’un détergent, il faudra appeler les pompiers et la musique commença. 
La mélodie se déploya doucement. Elle descendit sans se presser le long de son conduit auditif, atteignit les tympans. Et poursuivit son périple plus loin, plus profondément. Jusqu’à la poitrine, la nuque, le cerveau. Déployant un filet, un réseau, une toile d’araignée. Et sur cette toile, avançait quelque chose. Ç’aurait pu être une lueur, mais ça ne brillait pas. Ça vivait, assurément. Glissant sur les courants de musique, ça se déplaçait.

– Montrez-moi.

– Vous êtes…

– Ne perdez pas de temps. Montrez-moi. Descendez avec moi le long de la mélodie. Montrez-moi où se trouve… la nervosité, la dépression, l’inertie. Quelle que soit la façon dont vous l’appeliez. Tenez, est-ce par là ?

La présence gagna un fil rouge qui semblait descendre plus profond. Théodore hésita.

– Je ne sais pas.

– Alors venez, on verra bien.

Le fil était froid au toucher. Le contact des deux explorateurs le fit vibrer.  Le garçon se sentit glisser. Ses yeux – il voyait à présent, il voyait vraiment – s’ouvraient sur une vaste plaine baignée de lumière. Un vent froid soufflait. Le ciel était d’une pureté extraordinaire.

– Vous m’avez drogué ? Je suis en train de rêver ?

– Vous savez le plus drôle ? Je n’en n’ai pas la moindre idée. Cela fait partie de vous, c’est tout ce que je peux vous dire. Des souvenirs liés à ces notes. C’est à vous maintenant. Pourquoi cet endroit ? Pourquoi ce froid ?

– Mon frère. 

– Votre frère ?

– Quand il est parti. C’était… C’était un frère. Avec tout ce que ça implique de rires, de luttes, de rivalité et d’amitié. De lutte pour exister. Il … Il n’est plus là. Il y a eu… Mais c’est fini, il n’y a plus rien à faire. De ce jour je me suis senti moi-même. Je n’avais plus peur de lui, d’être lui. Mais c’était dans un monde tellement plus froid. Qu’est-ce que cet endroit semblait vide… Sans guide… Sans carte… Je suis parti en voyage. En Norvège, dans les fjords. C’est là que j’ai rencontré cette fille, qui marchait, elle aussi. Tout seule avec sa guitare.

– Vous étiez amoureux ?

– De sa voix oui.

– Venez. Nous devons avancer. 

La plaine semblait se prolonger à l’infini. Théodore commençait à se demander ce qui se passerait si les notes s’estompaient alors qu’ils se trouvaient encore à cet endroit. Non. Il se trouvait visiblement dans une sorte de transe. De délire. Il allait se réveiller et demander des comptes à celle qui se faisait passer pour… il ne savait pas pour quoi exactement.

– Attention !

Ce fut comme un raz-de-marée soudain. Le ciel s’abattit sur eux et le sol se déroba sous leurs pieds. Le garçon tendit les mains, tentant désespérément de se retenir à quelque chose. Son bras heurta un objet dur auquel il se cramponna désespérément. Un débris. Du bois, quelque chose avec des échardes qui mordaient la peau. Des trombes d’eau inondaient un paysage en vortex, clos sur lui-même. Le maelström semblait s’effondrer en son centre. Le garçon sentit son corps tout entier tendre vers ce qui semblait une porte sur les abysses.

– L’inertie hein ?

– Qu’est-ce que c’est ?

– Je ne sais pas. Une réminiscence d’un festival de metal auquel vous avez assisté ?

– Je déteste le metal. 

– En tout cas vous avez déjà entendu ça.

– Ça quoi ?

– Eh bien tout ça. Tout ce qui vous emporte. Écoutez au lieu de regarder !

Il écouta. Il écouta et perçut. Les trilles de la voix qui zébraient le ciel d’éclairs, les redondances folles de la mélodie, le puits sans fond des percussions. Il portait en lui ce trou noir. Qui aspirait goulûment des paysages. Des parties de lui qu’il n’avait pas encore vu, pas encore explorées. Des mélodies dont il ne se souviendrait plus. Dévorées par cette voix.

– Non. Non ce n’est pas la chanson qui est en cause. Au contraire.

– Comment ça ?

– Si vous, vos souvenirs, votre inconscient ou n’importe quoi l’a placé ici, c’est que c’est la seule mélodie capable d’empêcher votre pathologie de vous engloutir. C’est l’ultime système de défense de votre psyché. Mais ça ne tiendra pas éternellement.

– Et qu’est-ce que je peux faire pour refermer cette…. chose ?

Théodore roula des yeux vers le néant au-dessous de lui. La forme sans forme se rapprocha de lui et il perçut une sorte de chaleur. Un rire.

– Comment voulez-vous que je le sache ? Je ne suis pas psy.

– Vous vous foutez de moi ? Vous m’amenez là et vous…

– Et je vous permets de tenir jusqu’à ce que vous vous repreniez en main. Arrêtez de toujours vous plaindre et laissez-moi faire.

La présence sembla s’élever au-dessus du paysage de cauchemar. À quelques mètres de Théodore, dérivait un étrange monument, fait de statues de verre à l’effigie de chats. Il détestait les chats. Mais cette construction réveillait en lui un lambeau de souvenir. Un truc usé mais indispensable. Il la vit s’élever lentement vers la chose qui incarnait la femme au cheveux gris. Puis, ce fut un arbre au feuillage violet qui se mit à léviter. Un animal étrange, hybride d’éléphant et de kangourou. Il l’avait déjà vu il pouvait en jurer. Et au fur et à mesure que ces débris s’amassaient, la mélodie se modifia. Les vocalises désespérées s’apaisèrent. Des rayons de notes en médium filtraient à travers les nuages. Un monocycle rouge, deux chaussures de rubis, une princesse endormie. Les torrents se résorbait en une pluie persistante. C’était une ville, une ville patchwork, disparate, une ville de mille mémoires, de trop de souvenirs qui comblait l’abîme. Dans les allées, sur les ponts soutenus par de solides percussions, apparaissaient désormais des êtres dont Théodore savait qu’ils résidaient dans les angles morts de ses réminiscences. Les choeurs s’agençaient en temples aux colonnades vertigineuses, dont les gargouille recueillaient l’eau du ciel. Et en son centre, une immense fleur déployait ses pétales qui

« Terminé. »

Les écouteurs tombèrent au sol. Le patient se redressa avec un râle. Devant lui, la musicologue passait une main tremblante sur son front.

« Des problèmes nerveux importants. Je confirme. Et une sélection musicale éclectique pour ne rien arranger. »

Muet, Théodore ne put que la fixer d’un air stupide.

« Bien sûr rien de ce que nous avons fait jusque là n’est définitif. Vous devrez poursuivre votre thérapie ou…
– … ou trouver un moyen de faire vivre cette cité ? »

Elle eut un léger sourire.

« Si vous êtes comme moi.
– Où étions-nous ? Comment faites-vous ça ?
– La musique n’est jamais que le véhicule d’émotions. Une fois que l’on a trouvé où se situe une autre personne… il est très facile de la suivre, et de l’accompagner.
– Jusqu’à ses plus intimes secrets ?
– … Ou peut-être avez-vous fait une sieste réparatrice dans un fauteuil confortable. Choisissez ce qui vous convient le mieux. Et n’oubliez pas mes honoraires. »

Le garçon se leva. C’était comme ça que devaient se sentir les spationautes de retour de mission. Avant de pousser la porte, il se retourna vers la thérapeute.

« Comment vous est venue cette idée ? Ce… procédé ? »

La femme aux cheveux gris haussa les épaules. Son visage avait repris une expression sévère et un peu lointaine.

« Un jour je mourrai. Dans peu de temps à vrai dire. Et lorsque ce moment sera venu, je convoquerai tout ce que j’ai entendu. De beau, de laid, de joyeux, de triste. Je voyagerai. De cité en cité, je vous rendrai peut-être visite. Et peut-être, juste peut-être, aurais-je trouvé un refuge pour l’éternité.
Dans la musique. »

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