Injection

Ils m’ont crucifié sur le grand lit blanc. Mes poignets et mes chevilles, à chaque coin. Quelqu’un, en blanc aussi, s’assure que les liens sont suffisamment serrés. Je me dis que même s’ils ne l’étaient pas, je ne tenterai rien. D’abord parce que j’ai le sens des convenances. Ce laborieux cinéma a suffisamment duré. De recours en tribunaux, de magistrats en appels, j’ai épuisé tout ce que le monde judiciaire avait à offrir. Je n’admets rien. J’ignore si je mérite ce qui m’arrive et là n’est pas la question. Il me reste un dernier doigt de dignité, et c’est ici que je vais le boire. Alors pas de gesticulations grotesques, de grimaces ou – pire – de discours. 

C’est tentant malgré tout. Un visage vaguement fatigué se penche sur moi. Me demande si je veux prononcer quelques paroles, à l’adresse de ma famille, de mes amis ou des victimes. Je le regarde avec réprobation : « Non,voyons. » Le visage recule, impassible. Je ne dois pas être le premier à lui faire cette réponse. Je l’ignore. Même durant ma détention, j’ai refusé de regarder le canal dédié à l’injection. Les autres disaient que l’on comprenait beaucoup de choses en voyant ce qui se passait. Comprendre, pour quoi faire ? Laisser derrière nous un manuel de bienséance ? « Comment se préparer à l’injection en cinq étapes ? »

L’heure n’est pas à l’amertume. Je me concentre sur mes sensations. Le matelas est étonnamment confortable. J’espère que ceux qui me regardent à travers la vitre ne s’en rendent pas compte. Ils pourraient mal le prendre. Je ne mérite pas ce contact soyeux contre ma nuque. C’est comme un secret, le dernier, entre le détenu et l’administration pénitentiaire. 

Les derniers assistants présents dans la salle se livrent à d’ultime réglages. Divers cliquetis et sifflements se font entendre. Je tente de tourner la tête mais je ne distingue que la frontière de mes bras, étendus de chaque côté de ma tête. C’est inutile. Et ce doit être un peu ridicule aussi. Alors très vite je renonce, et me résigne à regarder droit devant moi, le plafond quadrillé blanc et gris. Les corps autour de moi glissent derrière mes orbites. Je les devine glissant sur le carrelage de la salle des exécutions, s’affairant avant de disparaître par l’encadrement métallique de la porte. Finalement ils ne sont plus que deux : le bourreau et l’orthophoniste. Ça je le sais parce que la fille dans la cellule à gauche de la mienne l’a expliqué. Ça ne peut fonctionner que s’ils sont là tous les deux. Même qu’au départ, ils ont tenté avec d’autres corps de métier : des professeurs d’université, des linguistes, des neurologues, des sémiologues. Mais non. Il n’y a que l’orthophoniste qui convienne. 

Je l’entends qui se déplace vers le poste de contrôle. J’ai pu l’apercevoir en arrivant : un jeune type avec une canne. Il l’a gardée jusque dans cette salle, ça doit être un truc médical donc. Sans doute qu’il boîte ou un truc comme ça. Pourquoi ça m’intéresse tellement, tout d’un coup ? Quand il marche ça fait tac tac toc. Tac tac toc. C’est au tour du bourreau. Il s’approche d’un pas lent, ce doit être ça le pas de la justice. Et avec cérémonie, mais sans ostentation, il me dénude le bras droit. Frustration, à nouveau, de ne pas voir comment ça se déroule. Est-ce à l’ancienne, avec une seringue ? Ou une perfusion, montée sur bras mécanique et dirigée elle aussi par ordinateur. Ou bien est-ce 

Ça y est.

J’ai l’aiguille dans le bras. Surprenant mais je n’ai pas sursauté. Pendant quelques secondes qui sont des vies entières il ne se passe rien. Et puis il y a une sensation assez désagréable. Comme quand je m’étais fait anesthésier pour cet ongle incarné. Le liquide traverse le métal pour parasiter mon organisme et il n’y a plus de retour possible.

L’orthophoniste, ça je le sais, manipule les leviers de sa machine comme une console de    . Je me demande s’il s’amuse. Je ne devrais pas penser à ça. Plutôt me concentrer sur les            que j’éprouve. J’attends obscurément que mon corps se révolte. Peut-être     -je vomir, baver, hurler, quelque chose de ce      .

Ça a déjà commencé. 

Je m’en rends compte avec un léger sursaut. Déjà j’ai perdu          mots. Je ne pensais pas que ça ressemblerait à ça. Je me disais que je les aurais sur le bout de la langue. Que je les chercherais. Mais non. Ils ont été coupés,         et nets. Et le plus étrange, c’est que leur absence n’affole en rien mes pensées. Il me semble qu’ils sont toujours là          part dans mes synapses. Je me souviens de ces amputés qui parlaient de douleurs dans des membres qu’ils n’avaient     . Des membres fantômes. Ici ce sont des mots fantômes. Mes oreilles         désormais un son régulier en provenance de la machine. Pigé. Un bip      un mot en moins. C’est pour ça que c’est long, c’est pour ça que ce           n’est réservé qu’aux crapules    mon espèce. Je sens    langage s’écouler   mon cerveau comme du sable entre les doigts.

Cela       plus en plus vite à présent.    ne sais pas si c’est normal ou si l’orthophoniste accélère    rythme.    sens la panique          . Ce n’est pas juste.     comme ça. Qu’on déconnecte tout d’un     . Qu’on me tue.      pas les mots. Pas comme   . Ne      penser. Taire   discours interminable de    cerveau. Pitié. Pitié. Pitié.      . Non. Ne    enlevez    celui-là. Permettez-moi                      .    vous en prie.     vous en     .    vous       .    ne       plus.         orthophoniste !  Arrête !     !                   disparaître !         supplie !            .                        !

***

« Ça c’est bien passé pour vous ?

– C’est juste une injection hein…

– Je sais. Je veux dire, c’est votre première fois, ça n’est jamais facile.

– Mes collègues m’avaient prévenu. La panique, les cris… le silence… Enfin. Ça sert à rien d’en parler. Je vais le détacher et le remettre en liberté. J’aimerais avoir fini ça vite.

– Je vous comprends. Oh, avant de partir, je voulais vous donner ça. »

Le jeune boiteux s’approche de l’homme aux cheveux grisonnants. Il lui tend ce qui paraît être au bourreau un long ruban d’argent.

« Qu’est-ce que c’est ? 

– Mémoires résiduelles. Ce sont les mots que j’ai effacé de ses dernières pensées avant le nettoyage total. Je pensais que ça pouvait vous intéresser. Beaucoup de vos collègues gardent un souvenir de leur premier travail… Celui-là est à vous. Bonne soirée. »

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