Reflet

C’est la dernière frontière.

Alors que nous la franchissons, le silence abolit tout. Les cris rauques de l’équipage, le grincement de la coque et le ronflement de la chaudière. Le ciel étoilé nous enveloppe, il s’étend désormais au-dessus comme au-dessous du navire. Nous naviguons sur l’abîme, au milieu de millions d’étoiles. C’est à peine si quelques rides se forment sur notre passage. Dans un geste qui est comme une caresse, Acier, la plus grande navigatrice de l’univers, relâche la barre. Notre bateau n’a plus besoin de guide à présent, il connaît le chemin. Peut-être même prend-il de la vitesse, impossible à deviner dans ce néant constellé. Il file et laisse derrière lui tout ce qui nous a mené jusque là : les grandes arches de musique fossilisée, la bibliothèque de l’impératrice, l’arbre des doubles, le songe de la baleine, la caverne infime et le petit port de pêche. Les images défilent à rebours avant de disparaître, elles sont trop pesantes.

Ici plus d’aventures. Juste les étoiles.

Toujours plus denses. Akane le matelot tend la paume par-dessus le bastingage : une poignée d’argent s’y dépose, illumine la peau dans ses profondeurs, avant de s’élever à nouveau, projetant sur nos visages creusés sa lumière et ses ombres. Sous notre esquif, la mer d’étoile dessine un reflet parfait. La vieille nous l’a dit au détour d’un couloir : c’est ici que naissent les songes. Désormais et pour toujours, où que nous amène notre voyage, Le Sans Nom voguera pour l’éternité dans les mémoires et au détour des paupières. Nous sommes immortels et tout le monde s’en moque. Sauf peut-être Héra le capitaine, qui siège imperturbable au sommet de la figure de proue.

Nos doubles prennent désormais de la vitesse. Ils sont des songes, ils appartiennent à ce monde et en comprennent la physique. Avant de se détacher de nous, ils nous adressent un salut immobile. Et partent se construire dans les délires des rêveurs.

Abandonné de son reflet, le navire s’illumine. Et nous aussi. Nous sommes fait de la substance des étoiles et c’est à elle que nous retournons. Pour nous y fondre, y vivre d’autres aventures, déployer, enfin, nos ailes.

En silence.

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