Coming out

Je n’ai pas spécialement envie d’écrire ce billet. Pour plein de raisons : parce que je n’aime pas plomber l’ambiance, parce que je ne suis sans doute pas la personne la mieux placée pour aborder le sujet, parce qu’en un sens ça m’emmerde. Je vais sans doute, dans ce billet, raconter un tas de conneries qui me seront copieusement reprochées. Mais depuis quelques semaines, le sujet bourdonne à mes oreilles, repris par des amis, de la famille, des connaissances, des médias. Par hasard. Peut-être que si je pose en mots, ça s’arrêtera ? Des fois ça marche. Des fois non.

Je vais donc parler de ce très vilain mot qu’est le coming-out.

Déjà ce n’est pas un vrai mot. Qu’il soit dérivé de l’anglais, je m’en tape. Mais un mot désigne un concept. Un mot on peut s’appuyer dessus, l’utiliser, le renverser, l’interroger, le parodier. Le coming-out, c’est rien de tout ça. C’est un mot plombant, c’est presque une pathologie. « Elle a fait son coming-out. » « Il a fait sa dialyse. » C’est le truc par lequel il va bien falloir finir par passer.

C’est quoi le coming-out ? C’est le fait de dire volontairement qu’on est homosexuel.

On a dit ça on n’a rien dit. Et c’est ça, sans doute, la faiblesse – l’hypocrisie – du coming-out. C’est faire croire qu’il y a un groupe de gens, une communauté, qui du fait de ses préférences, devra un jour accomplir cet acte fondateur : relever la tête bien haut et énoncer devant le monde – ou la table de la cuisine – avec qui il préfère se retirer sous les draps.

Mais peut-être, juste peut-être, qu’à quinze ans, vingt ou trente-cinq, on ne se sent pas d’appartenir à cette communauté. On n’a pas spécialement envie de vivre cette scène qui doit commencer par un truc du genre « Il faut qu’on parle », « J’ai quelque chose à vous dire. », ou « Écoute, c’est important. » Peut-être, juste peut-être qu’on n’a rien demandé et qu’on veut juste continuer à être la personne que l’on est. Et on ne veut pas que sa première grande confidence, son premier grand moment de crise, ait à voir avec le genre que l’on désire. Parce que c’est terrible, le coming-out. Ça vous marque d’un genre de sceau. Pour les autres parfois, pour soi-même souvent.

Il y a ceux pour qui cette annonce est libératrice, qui se sentiront enfin « eux-mêmes. » Il y a ceux qui n’en n’auront jamais besoin parce que, bon, tout le monde le savait déjà. D’autres pour qui ce sera une condamnation à l’opprobre ou à des violences. Et qui n’en parleront jamais.

Je pourrais parler de ce que j’ai vécu. Ça n’aurait aucun intérêt. Et peut-être que c’est ce que j’aurais aimé savoir lorsque je prenais ma respiration et que ma cage thoracique s’affaissait, qu’il y avait comme un truc qui déconnait dans mes avants-bras et que ma gorge essayait de vomir une saloperie invisible. Mais ces tremblements, cette sueur et cette panique, ça n’était pas quand j’ai parlé, quand j’ai écrit. Ça n’est pas quand j’ai regardé les visages en face de moi. C’était la peur d’accomplir ce que je croyais être une condamnation. Un truc inexorable. Et ça ne l’était pas. Je n’ai pas disparu, je n’ai pas été remplacé par quelqu’un d’autre. En face de moi, la réaction n’aurait pas été celle à laquelle j’ai eu le droit – l’acceptation – ce fait n’aurait rien changé : j’étais toujours moi. Ai-je eu peur de blesser ceux à qui m’adressais, mes parents ? Certainement. Comme j’ai eu peur de leur annoncer mes projets d’avenir, mes échecs dans mes études. Comme j’ai toujours peur de les blesser lorsque je leur parler de certains sujets. Ni plus, ni moins.

Le coming-out, cette cérémonie d’adoubement tragique, n’existe pas. Elle n’a pas de rites ni de bienséances. Il y a autant d’annonces sur sa sexualité qu’il y a d’existences, de familles, de proches, de moments. Il y a des peurs panique, des instants de malaise ou d’indifférence. Des prises de consciences brutales ou tranquilles. Certains se demanderont pourquoi on fait un tel foin autour d’un événement aussi naturel, d’autres verront ça comme au-dessus de leurs forces. À ceux-là, peut-être, on ne pourra que supplier de ne pas rester seul. De mettre des mots sur ce qui devient un mal-être auprès de son meilleur ami, de sa cousine, dans son journal. Et ce sera le seul conseil, le seul « truc » que l’on sera en droit de donner. Peut-être est-ce aussi pour cela que les brochures à destination de parents bien intentionnés ne brassent que banalités – tout comme ce billet d’ailleurs – parce que donner le seul conseil utile : « aimez votre enfant » ce serait débile. Aussi débile que vrai.

Le coming-out n’est ni l’alpha, ni l’omega d’une existence humaine. Il y aura mille autres moments d’acceptation, de peur, de rejet ou de soulagement. C’est une étape comme une autre, et peut-être même pas la plus importante. On rejoindra la « communauté homo » si on le désire, et pas par magie, quand on aura prononcé « les » mots. Il n’y a ni courage à dire que l’on est homo, ni  lâcheté à le taire. Il n’y a que soi-même à garder en ligne de mire. Ne pas se perdre. Et vivre. Bon sang vivre.

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