Cycle

Pour H.P Lovecraft, quelle que soit la réalité où il rêve à présent.

Nous ne sommes plus qu’une poignée à présent. Cachés, barricadés, enterrés là où nous le pouvons encore. Nous nous accrochons encore, tels des naufragés à leurs radeaux, à ces précieux centimètres de pierre et de béton, priant pour qu’ils retardent le plus longtemps possible l’inévitable. De plus en plus souvent, j’en viens à me demander si ces jours péniblement gagnés valent toutes ces souffrances. Si, pour ne pas devenir l’un des maillons de la Horde hurlante qui constitue désormais l’essentiel du genre humain, je serai prête demain, après-demain et les jours suivants, à lutter avec autant d’acharnement. Peut-être n’ai-je combattu que pour pouvoir léguer ces mots. En espérant que d’une façon où d’une autre, ils parviennent à nos successeurs.

Les Ténèbres nous ont toujours tellement terrifié. Depuis des temps immémoriaux, c’est pour lutter contre ce Néant, des yeux et de la pensée, que nos ancêtres se sont levés et ont de leurs doigts encore malhabiles, érigé un foyer. Les tombeaux majestueux des anciens pharaons, des chefs celtes, se dressaient comme une provocation face aux abîmes de la mort. Et, ce sont ces premières civilisations qui ont dressés les guerriers de la lumière.
Car depuis toujours nous savions. Que d’anciens mystères nous menaçaient. Que des présences immenses et intangibles parcouraient ces terres en esprit, attendant patiemment le jour où elles pourraient reprendre une place que la grande roue du temps leur avait retiré. Des créatures que notre cerveau primitif ne pouvait, ne devait concevoir sous peine de sombrer dans… dans ce qui est maintenant l’état de la quasi-totalité de l’humanité.

Des millénaires durant nous avons lutté, avec les armes du courage, de la science et de la raison. Car les Anciens ne se contentaient pas de patienter. Leurs murmures corrompirent nombre d’humains, leur promettant pouvoir et richesse, les soumettant par la terreur ou par le délire. Ces premiers pervertis donnèrent naissance à d’immondes cultes, qui torturèrent les connaissances des érudits, cherchant les clés qui permettraient d’ouvrir les passages entre les étoiles, passages par lesquels les horreurs primitives pourraient se glisser. Et, tandis que le progrès allumait davantage de lumières et abattait les tumulus impies, nos ordres secrets prenaient en chasse sorcières et chamans. Nous en oubliions jusqu’à nos noms et nos identités. Nos atomes ne tendaient que vers la préservation du règne humain.
J’étais l’une de ces guerrières. Mes armes de choix furent l’étude de la protohistoire et des langues anciennes. Là où nombre de mes collègues érudits cherchaient à déchiffrer des grimoires poussiéreux, je voyageais dans les berceaux de l’humanité, à la recherche des origines du mal. Si la fierté avait un sens en cette fin des temps, je dirais que c’est ce sentiment qui m’emplit lorsque, après des années d’investigation et de sacrifices, je passais de l’autre côté du miroir. C’est au fin-fond d’une mine désertée du Kenya que je découvris, inscrites sur un matériau inconnu, à mi-chemin entre le papier et le métal, les annales du peuple – de la civilisation – qui nous avait précédé. Une grande et belle humanité, dont les constructions s’élevaient, belles et fiers, dans un ciel traversé de merveilleux vaisseaux volants. Eux aussi avaient pensé, par les merveilles de leur technologie, repousser la marche lente des monstres d’au-delà du temps.

Ils n’avaient pas été les premiers. Peuple après peuple après peuple avait mené la lutte. Et la défaite avait toujours été inexorable. Une nuit sans lune ou sous le soleil au zénith, les passages s’ouvraient, vomissant des horreurs sans nom, qui dévoraient l’esprit des êtres pensants, réduisant les règles du cosmos en poussière, et faisant de leur réalité leur hideux carnaval. Mais, après des éons dans cette réalité sans éon, ils se retiraient. Peu à peu, le chaos cédait la place à l’ordre et un nouveau cycle commençait. Aucun Ordre dévoué à la préservation du genre humain n’avait jamais compris pourquoi. Pourquoi, malgré leur vigilance constante, les Anciens parvenaient invariablement à se frayer un passage dans notre réalité.

À présent je sais.

Et je prie pour que ces quelques mots parviennent jusqu’à ceux qui, dans des millénaires ou delà des millénaires, hériteront de cette planète.

La révélation se fit lors de mon retour en Europe. La ville de Brest était ma destination. Une tempête côtière avait mis à mal le quai où mon bateau devait débarquer. Nous fûmes donc contraints d’accoster au port de commerce. Durant les manoeuvres, je sortis sur le pont, heureuse de pouvoir quitter le confinement de ma cabine. Une bouffé d’air froid me frappa au visage alors que je poussais la porte et une puissante odeur me fit tourner la tête. Chaque atome semblait imprégné des relents de substances artificielles, goudron, souffre et mazout. Au-dessus de moi, quelques goélands agitaient péniblement leurs ailes, cherchant désespérément à gagner de l’altitude dans cet air saturé. Sous mes yeux, s’étendait une gigantesque plateforme sur laquelle s’élevait, à intervalles terriblement réguliers, des entrepôts aux formes dérangeantes. Chacun d’entre eux avait une fonction bien précise, m’expliqua l’un des marins que j’interrogeai, ce qui expliquait leur architecture. Plusieurs véhicules se déplaçaient de l’une à l’autre de ces structures dans un vacarme assourdissant et monotone, charriant marchandises et matériaux d’un bâtiment à l’autre, sous les cris réguliers de maîtres d’oeuvres.
À perte de vue, ce désert plat et gris s’étendait. Il me fallut un moment pour comprendre ce qui, dans ce spectacle, me dérangeait. Mes sens, pourtant affûtés par des entraînements occultes, cherchaient désespérément la source de mon malaise. Et ce fut quand je posai pied à terre que je compris.

Un souffle.

À la limite de la perception, entre l’ouïe et le toucher, il y avait un souffle. Un son grave et ample, comme si l’océan entier eût respiré. Et il me sembla qu’il gagnait en puissance par moment, lorsque les cris des contremaîtres s’élevaient. À la périphérie de la mémoire, une vision me revint. Je passais la nuit suivante à exiger de mon organisation des documents sur lesquelles, insistais-je, reposais la conclusion de notre lutte immémoriale.

Le matin à la première heure, deux hommes à la mine creusée frappaient à la porte de ma chambre d’hôtel, les bras chargés de documents dont un seul d’entre eux aurait pu acheter trois villes comme celle qui m’accueillait. Je me mis au travail, feuilletant frénétiquement des pages qui manquaient de tomber en poussière sous mon souffle, recoupant les recherches de plusieurs milliers de vie. Enfin j’aboutis à la conclusion que mon inconscient me soufflait depuis plusieurs heures et que mon esprit, dernier rempart, avait tenté de m’éviter.
La vérité me frappa et je perdis conscience. Ainsi que la raison m’expliqua-t-on par la suite. Il fallu me déplacer au plus vite dans l’une de nos antennes les plus sécurisées pour que la folie qui s’était emparée de moi ne me conduise pas à des extrémités fatales.

Lorsqu’enfin je repris mes esprits, je pus expliquer devant mes pairs – mais trop tard, bien trop tard – le mystère essentiel, le moyeu de la roue qui avait charrié tant de civilisations et de cycles de destruction.

Depuis le commencement des temps, l’humanité s’était organisée, avait bâti, fortifié, pour se protéger et tenir les Horreurs à distance. Mais quelle que soit la civilisation maîtresse de la terre, quelque chose dans nos cellules nous poussait à reproduire, dans nos constructions, nos monuments et nos champs, les mêmes motifs. Les cités sous-marines perdues aux architectures cyclopéennes provoquaient ce violent malaise non pas à cause de leur étrangeté mais du fait de leur familiarité. Chaque pierre posée entre nous et les Anciens était une lettre de plus dans la longue invocation servant à les appeler dans notre monde. Et lorsque la civilisation avait suffisamment évoluée, lorsque nos Lumières nous avaient enfin arrachées au Ténèbres, l’appel était terminé. Et, du fond de leurs abysses, Ils surgissaient, invoqués par les sillons tracés dans la terre, par la disposition de nos maisons, par les cimes de nos gratte-ciels. Et lorsque leur appétit pour la folie et le chaos s’était enfin apaisé, ils se retiraient, préparant leur retour dans les germes d’une nouvelle humanité.

Eussé-je fait cette découverte cinq cents ans plus tôt, peut-être eût-elle été la clé de notre salut. Ce jour-là, elle fut seulement notre condamnation. Et quelques mois plus tard, le chaos que nous connaissons aujourd’hui s’abattit.

Appelés par leurs ennemis jurés, leurs enfants chéris, les Anciens parcourent désormais le monde, festoyant de notre folie et du grand désordre. Désormais plus aucune connaissance, plus aucune recherche ne pourra nous sauver. Il ne me reste qu’à transmettre ces mots, de toutes les façons encore possible, en espérant qu’un jour ils soient transmis. Et devienne, peut-être, la pierre qui faussera la roue. Qui brisera le cycle.

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