La quête mémorable du gentil facteur

… ou comment je suis devenu un peu rebelle et altermondialiste. Un peu. Grave. Genre.

Dans ma vie, si je n’avais vraiment rien d’autre à faire et que je devais dresser un top 3 de mes traumatismes, ceux qui ont fait basculer l’être équilibré que je devrais être dans une vie de débauche et d’enseignement (pléonasme ?), il se composerait ainsi.

– En troisième place, nous avons la sombre histoire de la disparition de la cassette vidéo d’Aladdin. Imagine la scène. Tes parents reçoivent des amis à dîner et, alors qu’ils se préparent à partir, on t’annonce, comme ça, sans préliminaires, qu’on va offrir VOTRE cassette d’Aladdin, la tienne et celle de ta soeur, aux chiards de la famille qui, déjà, vient de se gaver des nems super méga-top que ton pater a préparées ce soir-là. Comme t’es au collège et que ça ne le fais pas de partir en guerre pour un Walt Disney, tu luttes héroïquement, tu hoches la tête et tu vas sangloter dans ta couette.
Autant te dire que l’un de mes premiers achats d’adulte émancipé et responsable fut le DVD méga-collector relié de platine de ce dessin animé. J’ai bouffé d’effroyable saloperie radioactives ce mois-là, tout en fredonnant qu' »il y a du monde au balcon, moi j’ai du voile au menton, et tout le monde s’évanouit pour Prince Aliiiiiiii. »

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– Plus récent, vient ensuite la fin de la saison 4 de Docteur Who. Si tu n’as pas a. éclaté en sanglots / b. levé un poing rageur vers le ciel /c.  envoyé une lettre à l’anthrax pour Cardiff/ toutes les réponses précédentes à la fin de l’épisode « Journey’s End », tu mérites d’être le premier piétiné lorsque les brontosaures se lèveront pour dominer la Terre.

– Quant au premier… Aaah le premier. Un beau jour, deux grands bienfaiteurs de l’humanité, Janet et Allan Ahlberg, créèrent un ouvrage qui est aux albums pour enfants ce que Cher est à la chirurgie esthétique : une somme, un absolu, un incontournable. Ce livre, c’est Le gentil facteur, ou lettre à des gens célèbres. Ce fabuleux ouvrage narre la tournée d’un facteur qui remet des lettres à divers personnages plutôt connus (les trois ours, le grand méchant loup, la méchante sorcière…) et le génie de la chose repose dans le fait que chaque page de droite du livre renferme véritablement une lettre : prospectus publicitaire pour la sorcière, mise en demeure par les trois petits cochons pour le loup, et ainsi de suite. Un livre jeu génial et bourré d’humour. Un de ceux qui donne envie de lire. Dans tous les sens, plusieurs fois. Bref le truc qui déchire ultime.
Ma maman, dont les dernière bribes d’utopie n’avaient pas encore, à l’époque, été arrachées par ce monde cruel, eût un jour l’idée d’apporter ce livre aux mouflets de sa classe. Hélas, le bouquin se retrouva dépouillé des précieuses lettres en moins de deux, et ce que je retrouvais n’était plus qu’une coquille vide, dans laquelle les échos de mon enfance devinrent les gémissements de mon adolescence tourmentée. Oui, c’est beau, on dirait du Bernard Werber.

(je tiens à signaler qu’en mention honorable dans cette même liste, on a ma prise de conscience que PUTAIN le seul nouveau personnage valable de Glee saisons 4-5, c’est Kitty. Non mais Kitty quoi.)

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Non mais… Kitty…

Après deux décennies passées à retourner ce bouleversement dans ma petite cervelle, j’ai décidé qu’aujourd’hui, cessait le calvaire. J’allais en ce lundi d’octobre, partir avec résolution et mon portefeuille pour acquérir un nouvel exemplaire des aventures du facteur. En consommateur avisé, je me suis rendu sur Internet pour vérifier que le précieux opuscule était disponible dans l’enseigne où je me proposais de l’acquérir.

Note : afin d’éviter toute poursuite à mon égard, je dissimulerai malicieusement le nom du magasin derrière ce logo. Que d’habileté, oh oh oh.

NFAC

J’arrive donc à l’endroit donné, qui comporte trois étages. Les Escalators me déposent au troisième étage, mon objectif se situe au rez-de-chaussée. Bon. Je ne suis pas Lara Croft (je n’ai pas de queue de cheval), mais ça doit être jouable. J’entre donc…
et me retrouve dans un improbable bouillon de culture. Ça ne fait pas 8 secondes que je suis là et déjà, quatre personnes ont écrasé mes augustes panards (la joie d’être pourvu de palmes taille 45), une jeune souris me tend frénétiquement un prospectus me donnant le droit à une réduction sur des sacs d’aspirateurs en feuille de palmier et deux vendeurs viennent me demander si j’ai une idée quant à ce que je veux acheter là, maintenant tout de suite, et que sinon, il y a de très beaux articles à 999 euros dont je trouverai sûrement l’utilité d’ici quelques années, au moins avant la fin de mon crédit à la consommation.
Me dégageant de ces diverses sollicitations avec la délicatesse qui est la mienne (« le premier qui s’approche je le MORDS et je me suis brossé les dents au maroille ») je gagne précautionneusement le deuxième pallier, traversant la zone d’exposition de matériel à la Pomme, où l’on me montre du doigts car je n’ai pas mis à jour mon flux Twitter depuis plus de deux heures.

Même cirque en-dessous. La forêt d’écrans plat a un petit côté Blade Runner plutôt sympa si l’on aime se réveiller la nuit en hurlant après un cauchemar particulièrement perturbant mettant en scène les présentateurs d’NRJ12. Je balance une enceinte entre moi et une vendeuse qui se précipite pour me vanter les mérites de la dernière installation Dolbie Surrounde (celle qui lave vos tympans plus blanc) et me rue vers mon objectif : le rayon libraire.

Et là, stupeur.

Le silence. Le calme et la volupté.

Non, en fait c’est plus que ça. Dans les rayons littérature francophone, étrangère, jeunesse, policière, fantastique et SF règnent un silence qui n’aurait rien à envier à celui de l’Abbaye du Nom de la Rose (enfin, avant qu’un tueur fou n’assassine diverses personnes parce qu’il avait entendu une fois de trop la blague de Bob l’âne à un dîner de famille). C’est à peine si on entend au loin le doux cliquetis des caisses enregistreuses. Et surtout, pas un libraire. Juste un type bedonnant et barbu dans une improbable chemise hawaïenne qui traverse les rayons au pas de course, style préparation aux 20 kilomètres de Paris. Une fois, deux fois, trois fois. Tout en marmonnant des injures. Pas super rassuré par ce marathonien apparemment atteint du syndrome de la Tourette, j’entame donc mes recherches, sans succès. J’ai beau parcourir à deux ou trois fois le rayon des albums, lettre A, rien à faire. Après plusieurs heures, et craignant que mes lapins domestiques que j’ai laissé en liberté ne finissent par faire des conneries, genre des canulars téléphoniques à Hong-Kong, je me décide à avancer dans les rayons. Joie, un comptoir occupé, et, qui plus est, assailli par les clients.
Le rayon psychologie, développement personnel, la vie comme elle est belle si tu t’arrêtes pour respirer le parfum des roses. Évidemment.

J’attends patiemment mon tour attente durant laquelle je constate que la préposée n’a pas dû lire tous les ouvrages dont elle est responsable, ou alors pas dans le bon sens, si j’en juge par l’amabilité avec laquelle elle répond à ses clients. À moins que le vrai chemin du bonheur, ce soit d’aboyer « quoi ? » sur ceux qui vous demandent de l’aide, après tout je n’ai pas lu le dernier ouvrage , « Ma vie comme elle est belle. », numéro 1 des ventes chez Relay. Mon tour arrive, et je prends la parole, d’un ton poli bien qu’un peu tremblotant quand même.

« – Bonjour madame je…
– C’est pour quoi ?
– Voilà, je sais que je ne suis pas au bon rayon mais…
– Quel livre ?
– Quoi ?
– Quel livre c’est que vous cherchez ?
– Euh… Le gentil facteur ou lettres à des gens célèbres par Ahlberg. Si nécessaire, j’ai aussi sur ce papier le nom de l’éditeur et la définition du mot gentil.
– Rayon enfant, lettre A.
– C’est-à-dire que… j’en viens et je ne l’ai pas trouvé. Et comme il n’y avait personne je me suis dit que… »

La nana me foudroie du regard genre descente de talibans sur une école primaire et avise un monsieur qui est en train d’épousseter les rayons.

« Eh, machin là (sic).
– Oui madame.
– Va chercher le responsable.
– Bien madame. Si tu veux. »

Le type s’éclipse, et revient, accompagné du sosie du joueur du grenier coprolalique.

« – Bordel c’est pour quoi ?
– Bonjour monsieur, avant tout chose, je tiens à dire que j’admire profondément le métier que vous faites et qui ne doit pas…
– Titre. Livre. Maintenant.
– Legentilfacteurjeneletrouvenullepartsilteplaîtpastaper. »

À grand renfort de suppositions colorées sur la profession de ma mère, le Grincheux sous stéroïdes m’amène devant les rayons pour enfants et, après deux minutes de recherche, me pointe enfin le Graal recherché.

« – Bah il est là ! Houlà, c’est un livre en fin de vie, ça. Savez pas chercher ou quoI ?
–  (Fin de vie ? Mais qu’est-ce que…) Excusez-moi mais l’avoir placé à F c’était pas non plus super évident.
– Ah bon ? F comme Facteur c’est pas évident pour vous peut-être ? »

Je suis resté comme un con dis donc.

Mais le coup final m’a été porté par l’hôtesse de caisse. Alors que je m’approche d’elle, mon bouquin à la main, elle me lance avec un grand sourire :

« Bah… Vous n’achetez qu’un livre vous ? Vous êtes drôle, dis donc. »

Ouais. Donc fin de la NAFC pour moi. Juste parce que j’aimerais qu’ils aiment un tout petit petit petit peu plus ces vagues trucs avec des pages qui attendent, silencieux dans les rayons.

PS : Je tiens quand même à signaler qu’après vérification, Le rouge et le noir  ne se trouve pas à J. pour Julien Sorel.  Donc en sortant, j’étais un brin comme ça.

Dois-je préciser que ceci est l’une des meilleures choses qui soient au monde ?

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Une réflexion sur “La quête mémorable du gentil facteur

  1. Je crois que c’est le même problème dans toutes les NAFC. Mais le pire c’est que c’est pareil dans d’autres rayons (je dirais bien dans tous les rayons, mais je ne les ai pas tous testés). Les vendeurs de la NAFC sont appelés vendeurs spécialisés. Après moultes déboires dans les rayons librairie et disques, j’en ai déduit qu’ils entrent spécialisés dans un domaine mais que comme ce serait trop facile pour les clients, on tire au sort le rayon dans lequel ils vont travailler, en omettant bien entendu celui dans lequel ils sont spécialisés. Là ça devient amusant pour tout le monde et ça leur met le sourire aux lèvres.

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