La gifle

   Ça fait une heure que j’essaye de te nommer. Je fais ce que je peux, pourtant : le monstre, le croque-mitaine, le salaud, le mal-bite (je suis assez fier de celle-là). Rien ne me convainc. Alors tu resteras un sans-lettres.

Tu as dû me voir dans le RER tout à l’heure. Forcément, j’étais dans ton axe et aujourd’hui j’ai mon polo rouge, celui que mes élèves aiment bien. On est quatre, quatre collègues. La Fée, le Meilleur Ennemi et la Plus Extraordinaire d’Entre Nous (toute en majuscules). On discute, on fait le plein de projets, on invente des ponts et des passerelles pour les mômes qu’on nous a confié. On touche si peu terre, on est pris par les mots papillons les uns des autres.

Et puis d’un coup la Fée se fige. Je tourne la tête vers son regard. Je tourne la tête vers toi le sans-lettres. Rien qu’à la ligne de ta mâchoire je comprends que je ne vais pas aimer. Tu tords les lèvres vers la jeune fille à tes côtés. Le RER vrombit, j’ai pas le son. Mais j’ai l’image. Ta main qui se lève. Sur le coup je crois que j’ai mal vu. C’est léger, c’est rapide, presque élégant. C’est comme le reflet du soleil sur une vitre qu’on prend dans la figure l’espace d’une seconde. Tu réitères. Tu es mauvais prestidigitateur, cette fois, je vois le truc. Tes doigts qui claquent sur le visage à ta droite.

Les deux qui ne te voient pas comprennent à nos figures ce qui se passe. Eux sont plus près de toi, ils ont le son. Et d’un coup il n’y a plus personne. Ni Meilleur Ennemi ni Plus Extraordinaire d’Entre Nous ni Fée. Ni Moi. Juste quatre paires d’yeux qui s’écarquillent les iris et qui déjà les baissent. On s’aime trop, on ne veut pas voir quelques gouttes de lâcheté affleurer aux pupilles.

Tu recommences, une fois, deux. J’ai les lèvres qui tremblent et des mondes qui me défilent aux tempes. Dans le premier je me lève, hiératique et droit, je me dirige vers toi et laisse tomber trois mots qui te terrassent. Dans un autre, beaucoup plus proche du miens, je titube à tes côtés, je bredouille un truc pathétique. Tu me toises en ricanant et tu m’ordonnes d’aller m’asseoir. Dans un autre je te décapite. Dans un autre tu me décapites. Tous les mondes valent mieux que ce que je fais. Rien.

La Plus Extraordinaire d’Entre Nous qui est la plus extraordinaire d’entre nous parvient à se ressaisir. Elle cherche. Elle cherche quelle sonnette d’alarme, quel numéro on appelle dans ces moments là. Quand après une gifle, ta copine pleure que tu lui manques de respect. Et que toi, tu t’arrêtes, tu n’iras pas plus loin. Tu sais t’arrêter, tu à l’habitude. Est-ce qu’il y a un numéro gratuit pour cette humiliation au quotidien ? Les yeux d’aciers se fêlent quand ils s’aperçoivent que non. Et je me déteste quand je m’entends ânonner que de toutes façons ça ne sert à rien. Que ma tête se remplit de ces conneries entendues partout : la victime qui prend la défense de son bourreau, « la police qui ne se dérangera pas pour ça ». Le pire c’est que c’est conneries semblent vachement convaincantes. La Fée aussi revient dans la danse. Elle tente un sort, un truc, un bout de papier – comme au collège je pense – qu’elle montre discretos à la fille. « Besoin d’aide ? » On ne saura jamais, jamais, elle ne lève pas les yeux sur le papier et le point d’interrogation. Et tous les numéros verts, toutes les polices du monde n’y changeront que dalle. Parce que tu as fini, le sans-lettres. Ça t’a lassé de jouer avec la peau de ses joues, de toutes façons elle te prend la tête. Et t’as gagné, bien sûr que t’as gagné, il est tellement facile-ce jeu là. Alors tu passes ton casque aux oreilles, musique à donf. À côté elle baisse les yeux. Elle ne pleure même plus. Elle est vide. Comme de bien entendu.

Nous aussi on est vide. On lance en l’air les phrases qui nous paraissaient si drôles il y a pas dix minutes. Elles retombent avec un bruit mat. La gifle aussi les a sonnées.

Les quais. On te perd de vue, on tente de se venger. Le Meilleur Ennemi essaye « couper la bite » je prononce un « c’est grave » solennel. Rien ne va.
Et puis cette dernière phrase, juste pour nous achever : « De toutes façons elle lui a dit qu’elle ne le quittera pas, elle est enceinte. »

On est quatre on se disperse. Je m’enfonce dans le métro et la musique. Mais même le trip sous mélodie ne marche pas. Pas une chanson qui ne m’enserre.  Tout a le goût de cette peau rougie sous tes doigts. Il n’y a rien que je puisse faire.

Enfin si. Me promettre. Me promettre je n’en resterai pas là. Les serments grandiloquents, la voilà l’antidote, le voilà le poison. Me dire que j’ai assuré que dalle, mais que ce combat aura d’autres manches. Il y a du boulot. Mais j’en arracherai, sans-lettres. Par les mots, j’en arracherai à des coups banals, sans sens et sans remèdes. J’en arracherai à l’envie de devenir comme toi. Il y en a plein. Ce n’est pas par idéalisme, paladin loyal bon. C’est juste pour laver ce goût dégueulasse au bord des lèvres. C’est ma façon à moi de te décapiter, de te couper la bite. De trouver le numéro vert qui t’anéantira une bonne fois pour toutes.

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