Cinquante centimes

Vendredi midi, Gare de Lyon.

Je descends du RER. Escalators crades, fatigue. Chez moi, le frigo est vide. J’avise une cabane à sandwichs plantée sur le carrelage dégueu et dépense le prix d’un canard au sang à la Tour d’Argent pour un sandwich tomate / mozzarella dégoulinant de mayonnaise industrielle. Je remercie la vendeuse, une grande nana aux allures de zombie décharné et me retourne.

« Vous auriez une petite pièce. »

C’est une affirmation. Un réflexe inné d’obéissance se réveille, mes doigts déjà gras farfouillent le fond de ma poche. J’en tire une pièce de cinquante centimes jaune brillant et la dépose dans la main tendue.

« C’est tout ? »

Je me réveille et relève la tête. La voix a un visage, qui pose sur moi un regard dégoûté, sous sa casquette de marque.

« Je vous demande pardon ?

– Cinquante centimes ? Vous pouvez pas faire mieux ?

– Dites si ça ne vous plaît pas, vous me rendez mon fric, hein. »

Non. En fait je suis trop estomaqué pour répondre ça. Je n’arrive à articuler qu’un « quoi ? » nasillard, tandis que le type continue à brandir le rond de métal entre le bout de son pouce et de son index, comme s’il était couvert d’un tas de bacilles.

« Vous voulez vraiment vous infliger ça ?

– Qu’est-ce que vous racontez ?

– Cinquante centimes. Vous pensez que c’est suffisant pour aider votre prochain ? Elle sent un peu le rance votre charité. Les courses chez Lidl, le pain de mie sous plastique et l’eau minérale en bouteilles de deux litres sans étiquette. Juste assez pour ne pas avoir à faire les poubelles au prochain repas. Mais surtout pas plus. Alors ça va prêcher l’égalité, ça va s’indigner sur facebook, mais confronté au réel, c’est terrible hein »

Sonnerie. De la poche de son blouson, il extrait un Iphone qu’il consulte en poursuivant son monologue.

« Non, ces cinquante centimes c’est une honte. Pour vous comme pour moi. J’ai des besoins. Je peux décemment pas me pointer avec vos cinquante centimes royalement lâchés en poche et regarder ma famille, mes amis en face. Pour vous je ne suis plus que ça : le pauvre type pour qui on racle ses poches, juste à côté du caleçon. Qui ne vaut pas mieux que ça.
Et vous ? Vous ne pourrez décemment pas vous sentir mieux après avoir fait ça. Vous être débarrassé de votre ferraille. De toute façon, sans ça, elle aurait fini dans le conduit d’évacuation de votre machine à laver, je me trompe ? Ce soir vous vous regarderez dans la glace et – nouvelle sonnerie il décroche, je commence à transpirer – ouais, non, je suis à Gare de Lyon là. Non, j’ai pas encore trouvé le cadeau du petit. T’inquiète. À ce soir. Qu’est-ce que je disais ? Ah oui. Vous vous sentirez minable. »

Je déglutis péniblement.

« Enfin je ne vais pas perdre mon temps non plus hein. Je ne sais pas ce qui m’a pris d’essayer de vous éduquer. Peut-être que j’ai eu une bouffée d’estime pour vous. Désolé, c’est ma faute. Je m’emballe, je laisse une chance à quelqu’un. Et voilà. Ça tombe à plat, comme toujours. »

Il empoche ma pièce, se retourne. Recouvre ses oreilles d’un casque type Star Trek et commence à s’éloigner. Je cours vers lui à petits pas ridicules.

« Attendez ! »

Il soupire, consent à stopper.

« Quoi encore ? »

Je tente un pauvre sourire. J’ai honte.

« Ne bougez pas. Je vous fais un chèque. »

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