Classes silencieuses

Non, cet article ne vous dévoilera pas comment amener le calme parmi des cohortes de marmots surexcités et dont les hormones éclatent comme un pop corn de haute qualité. Ben oui. C’est comme ça.

Si tout se passe comme prévu dans la réunion de ce soir, j’enseignerai l’année prochaine à des Cinquièmes et des Quatrièmes. Encore.
C’était déjà le cas cette année, c’était le cas pendant mon année de stage, c’était le cas pendant ma première année de titularisation. C’est facile d’enseigner à des Cinquièmes et des Quatrièmes, en général, ce sont les dernières classes à partir. Elles restent sur l’étagère à prendre la poussière, jusqu’à ce qu’un collègue, en grognant, se les attribue, parce qu’il faut bien.

Forcément, c’est pas super glamour, les Cinquièmes et Quatrièmes, même sur l’échelle du collège, sur laquelle se placerait en bonne position Nicki Minaj. C’est vous donner une idée du niveau.

Les Troisièmes, c’est prestigieux. Parce qu’en Troisième, il y a de l’enjeu, du lourd. Le Brevet, déjà. Pour un être humain normalement constitué, le souvenir du Brevet ne soulève qu’une bienveillante indifférence. Pour un professeur de Collège, le Brevet c’est le Graal, la preuve qu’on a réussi :

a. à amener l’élève au bout du parcours avec quelques connaissances solides ou
b. ne pas assassiner ce chiard qui s’use le jean taille basse (voir cuisses basses) sur les chaises laminé métal en ricanant bêtement depuis quatre ans.

Plus important, surtout dans les Collèges type ZEP ou Crimea, la Troisième, c’est un pas décisif sur le chemin de  l’orientation, qu’elle soit professionnelle ou étudiante. Durant cette année, on espère placer les mômes sur un chemin qui, à terme, les conduira là où il se sentiront bien. On les prépare, on les arme. Et dès l’année suivante, on sait si on s’est planté ou pas.

En Troisième, les intelligences s’aiguisent, l’adolescence est à sa maturité. Bonheur de voir dans certains regards, un peu moins de bovin et un peu plus du futur jeune adulte capable de saisir ce qu’on lui dit avec un grain de sel. Esprit critique es-tu là ?

Les Sixièmes c’est chouette aussi. Parce que ça flatte le Professeur des Écoles en nous qu’on n’a pas eu les couilles – ou le masochisme  – de devenir, et puis que c’est super gratifiant d’ouvrir à ces peluches le monde du collège, des les aider à prendre leurs marques, à acquérir les bonnes méthodes, les bons réflexes. Ceux qu’ils auront pour certains conservé en Troisième.

Les Sixièmes sont presque toujours enthousiastes. Super boulot des enseignants de primaires, ils veulent apprendre, en savoir plus, et ont une autonomie souvent époustouflante dont – je l’avoue avec honte – je ne sais jamais vraiment comment tirer parti.

Les Sixièmes sont choupinous, et ont plus de chance de flatter votre petit ego en vous offrant au moment de la récré une vieille fraise tagada dégueulasse repêchée au fond de la trousse parce qu’ils ont trop aimé qu’on leur raconte l’histoire d’Ulysse, m’sieur. On se souvient souvent de ses profs de Sixièmes, ceux qui vous ont accueilli. Ou des profs de Troisièmes, parce qu’on était enfin équipé pour comprendre ce qu’ils jactaient.

Et entre les deux ? Rien ou presque.

Le programme de l’Éducation Nationale ne s’y est pas trompé. Entre les deux, on regroupe la Cinquième et la Quatrième dans une seule et même entité. Le cycle central. Les consignes sont moins contraignantes qu’en début et fin de Collège. Ce qu’on n’a pas eu le temps de faire une année, on peut le rattraper l’année suivante. Les objectifs sont plus vagues, les compétences évaluées se brouillent. En Cinquième et Quatrième, on passe dans un tunnel, et les parasites se multiplient.
Ça se voit dans les corps, pour commencer. Les petits bouts mutent, passant par tous les stades de l’absurde. Le gabarit varie, les voix font le grand huit et en moins de temps qu’il n’en faut pour corriger une évaluation, on se retrouve devant des acnéiques tourmentés, qui déversent leur hargne et leur incompréhension de ce qui leur arrive sur l’adulte le plus proche, j’ai nommé un parent ou un prof.
L’esprit, rigolo jouet du corps comme disait Friedriech, jamais avare d’une bonne blague, prend le même chemin. Les chiards explorent les nouveaux rapports sociaux et se noient dans des problèmes d’une haute élévation (« il m’a mal regardé ce bâtard ! J’vais lui niquer sa race ! » / « Pourquoi elle a changé son statut de relation Facebook en C’est compliqué ? »), zappant souvent les choses plus facultatives tel ce contrôle d’Histoire-Géo de deux heures qui aura lieu demain matin.

La volonté de travailler prend cher, ces années-là (oui, j’ai écrit ces années-là). S’ils n’ont pas encore compris par eux-mêmes les enjeux du boulot – et c’est rarissime – faut sacrément batailler pour retrouver les atomes de motivation qu’ils cachent. Cinquième Quatrième, c’est l’absolutisme du Collégien. Il maîtrise les codes de son milieu, et il n’y a aucun objectif à l’horizon. C’est loin, la Troisième, tellement loin. Profitons.
Le cycle central est laborieux. Poussif. Amorphe.

Le cycle central est celui des guerriers.

Je vais me lancer des fleurs. Profitez-en, c’est rare et en plus d’un grotesque achevé. Devant une telle inertie, faut en vouloir pour les mettre au boulot, ceux qui ne demandent qu’à se transformer en larves ou en puces surexcités à la perspective d’une nouvelle baston à la sortie des cours. Et on peut se permettre d’en vouloir. La nébuleuse des exigences permet tout ou presque, pour faire passer l’enseignement.
C’est comme ça que pour étudier « le roman d’aventure », on peut parfaitement transformer la classe en un bateau pirate et devenir le Maître du Donjon d’un jeu de rôle qui durera un mois, durant lequel chaque élève deviendra apprenti moussaillon, écrivant dans son journal. C’est pour ça qu’on pourra, le coup d’après, les transporter sur l’Ile du Nègre avec pour consigne d’en réaliser la maquette ou de faire le procès de ses invités. Qu’on peut faire comprendre le Fantastique et la trouille, la vraie trouille, en scrutant ensemble le visage de Nicole Kidman et de ses enfants pâles.
On peut surfer sur la crise d’adolescence des Quatrièmes, les titiller jusqu’à ce qu’ils tombent en arrêt sur un poème de Rimbaud, un passage de Chloé Delaume et qu’ils s’exclament avec la certitude qu’ils innovent : « El Desdichado, c’est moi ! » On peut remplir les cours de grammaire de phrases exemple stupides, ou même de faire jouer à chacun le rôle du sujet, du verbe ou du complément d’agent jusqu’à ce qu’ils pigent ce bordel qu’est la voix passive.
On les accompagne en salle informatique, on leur fait comprendre que oui, faut commencer à y penser à cet avenir qu’ils n’envisagent même pas. L’après collège. Leur peindre le monde du dehors à grand trait, et les convaincre de s’y préparer.

Le Cycle Central est un vortex, mais faut y passer. Faut que l’alchimie se fasse et que, à l’autre bout, les Sixièmes peluches soient transmutés en Troisièmes qui tiennent à peu près la route. Et chaque prof se retrouve confronté à lui-même. À ses lubies. Sans brevet d’un côté ou méthodes de travail à faire passer de l’autre, on peut se lancer dans des projets pharaoniques ou, au contraire, multiplier les domaines de connaissance.

Je me plais dans ce chaos-là. À guider les chiards d’une berge à l’autre, chacun à sa façon, chacun à son rythme. Pour qu’ils puissent finalement dérocher le sésame, la sortie du Collège, entièrement par eux-mêmes. Et qu’ils continuent leur route pendant que le prof de « cycle central », en bon nocher, repartira sur l’autre rive pour chercher de nouveaux passagers.

Publicités

Une réflexion sur “Classes silencieuses

  1. Les sixièmes, des peluches ? Avec le combo lunettes plus bagues, ça incite moyen au câlin. Ledit câlin étant par ailleurs proscrit de la relation élève-professeur. Mon cher Hugo, je suis perdue.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s