Angle mort

Ceci est une fanfiction.

Cette fois-ci je n’ai pas pu m’échapper.

Il me suffit de tourner un peu la tête pour l’apercevoir. Ce bleu roi qui semble capter la lumière ; s’en repaître presque. Comme s’il la convertissait en une mystérieuse énergie. Peut-être que c’est pour ça qu’il semble plus grand à l’intérieur. Il convertit la lumière pour s’étendre. Pour créer des galeries inconnues, des endroits improbables. En fait il vit. Et comme je suis la seule à m’en douter, il me nargue. Sans jamais rien faire, même maintenant que nous sommes en tête à tête. Il sait qu’à force, cette immobilité va finir par me rendre hystérique, et que je ferai quelque chose que je pourrais regretter.

Ou peut-être ma tête folle divague-t-elle encore. Surmenage a dit la toubib l’autre fois. N’importe quoi. Le surmenage, c’est un truc inventé par ceux qui bossent dans quelque chose qu’ils détestent. Je le sais, j’ai testé. Secrétaire intérim. Je vais pas cracher dessus, c’est ce qui a payé les deux tiers de ma robe de mariée (traîne non comprise). J’ai même failli croire que c’est ce qui me convenait dans la vie. Encore un truc sur lequel je me suis plantée.

Et tu te plantes encore. Il ne te regarde pas. Il ne convertit pas la lumière en espace. Tu t’ennuies tellement que tu t’inventes des histoires. Et tu as bien lu la notice. C’était écrit en page quatre, en gros caractères. « Une telle capacité de rangement que vous aurez l’impression qu’il est plus grand à l’intérieur. »

Soit. Mais et le bruit ?

Le bruit… C’est pour ça que tu es là.

Oui. C’est pour ça que je ne peux pas m’enfuir. Le texto de Shaun est arrivé juste avant mon départ.

« Réparateur pour bruit du frigo de l’espace peut se libérer ce matin. Tu peux l’attendre ? Désolé que ça prenne sur ta journée de repos. »

Lorsque j’ai reposé le portable, il brillait. Forcément. La sueur dans les paumes. Coincée. Plus le choix. Enfin si. Je pourrais m’enfuir. Et ce soir, lorsque Shaun rentrera avec le regard un peu perdu qu’il me réserve lorsque j’ai déconné, le prendre par les épaules. Inspirer. Et tout balancer.

Lui reprocher sa cécité. En deux ans de mariage, comment tu n’as pas remarqué ? Que je ne reste jamais toute seule plus d’une demie-heure ? Que même dans la salle de bain, j’écoute la musique à un volume obscène, tu as assez gueulé contre l’achat de cette radio, on était juste marié, on peinait à joindre les deux bouts. Mon excitation lorsque j’ai trouvé ce boulot aux RH de cette boîte de communication ? Ma frénésie à t’amener au spectacle, au cinéma, au concert. Chaque. Soir. Même lorsque j’ai les yeux rouges de fatigue, même lorsque je tiens à peine debout. Mon insistance à ne me coucher que lorsque je chancelle.

Tu as les tympans tellement bouchés pour ne pas remarquer que, depuis vingt-quatre mois, je m’efforce de bannir le silence ?

Et ça commence. La télé ne peut pas lutter. Ce bruit. Ce bruit. Ce bruit.

Andrew nous a dit un soir que c’était à cause du compresseur ou un truc comme ça. Je ne sais pas trop à quoi ça sert un compresseur, mais je crois que c’est avec ça qu’ils ont fait le bruit de respiration de Darth Vader, dans Star Wars.

Aspiration.
Expiration.

Se calmer.

Je vais bien. Je suis peut-être un peu stressée, exigeante, colérique, mais je suis saine d’esprit. Et les Londoniennes saines d’esprit ne se mettent pas à hurler lorsque leur réfrigérateur commence à faire un bruit bizarre.

Seulement voilà. Ce n’est pas un bruit bizarre.

C’est le bruit le plus familier du monde. C’est la clé de mon cerveau. C’est la raison pour laquelle Shaun Temple a épousé un zombie.

Il n’a toujours pas compris. Moi si, très vite. C’était la nuit de notre mariage. Dans une grande tente en lin. L’un des moments les plus doux qui soient. Deux trois couples dansaient encore vaguement sur la piste couverte de confettis. Je déteste les confettis, j’en ai retrouvé dans mon soutien-gorge près d’un mois après. Je me reposais, affalée dans un fauteuil, les pieds sur une chaise. Et je tripotais un papier. Depuis combien de temps je l’ignorais. Un ticket de loterie. Faut être gonflé pour offrir un ticket de loterie à de jeunes mariés, mais en invitant trois de mes meilleures ennemies à mes noces, je savais à quoi m’attendre.

Alors comme je n’avais rien de mieux à faire, j’ai rêvassé. On dirait que ce billet serait gagnant, on dirait que ce serait un gros tirage. On pourrait s’acheter une chouette maison dans le Devon, quand il y aurait un rayon de soleil on…

Non non non.

On s’installerait à Londres, on vivrait une vie nocturne trépidante, au gré de nos envies, je comprendrais enfin la peinture moderne et les sculptures d’anges à travers l’histoire et…

Non non non. Ennui.

D’accord d’accord. On n’a pas besoin d’une maison après tout, on se baladerait un peu partout, on voyagerait en Europe, en Asie, en Afrique. On apporterait des bouteilles d’eau minérale parce que la dysenterie merci bien…

Eeennui.

On serait des rock star

EnnuiIIII

Des contrebandiers

EnNuI

Des astronautes

Holà. Gros ennui.

J’ai déchiré le billet et le mot ne m’a plus jamais quitté. Inspiration. Expiration. En-nui. En-nui. Le bruit du compresseur. Le bruit de mon réfrigérateur. Plus rien ne marche. Plus rien ne colle. Les perspectives délirantes de Knossos – on a fait notre voyage de noces à Knossos – étaient ridicules. Tout ce carburant pour trois miettes de passé. À quoi bon.

J’ai fait bonne figure, je fais souvent bonne figure depuis que je me suis mariée. Ça surprend il paraît. Où est-elle passée, la Donna qui fulminait, qui s’exclamait, qui s’indignait ?

J’aimerais leur dire : cette Donna avait de la place pour tout ça.

Je suis saturée.

Dans ma tête, il y a comme une grande pièce. Remplie de mille et un trucs. Mais on a construit la porte dans mon angle mort. Je peux pas la voir, pas plus qu’on ne voit la bagnole qui déboîte dans le rétroviseur. Mais ce bruit, ce bruit sous mon crâne, ce bruit de frigo, c’est la clé. Celle qu’on agite sous mon nez. On me dit : prends-la. Tu verrais les merveilles, derrière la porte. Tu n’as même pas idée. Comme le secret est beau !

Je cherche la télécommande. Nulle part en vue, comme d’habitude. Je débranche le câble. Je suis seule désormais, même la présentatrice télé ne peut plus m’aider. Je fais face à la grande machine bleue. J’avance, un pas après l’autre. Le carrelage est très propre. Encore un peu. Je colle mon oreille contre la surface métallique. J’écoute. J’écoute à m’en user les tympans, j’écoute parce que je n’en peux plus. Je fouillerai partout, dans chaque recoin. Et je trouverai cette putain de porte. Et lorsque je l’aurais ouverte, quoiqu’il y ait dedans, j’y mettrais le feu. Que ça brille, que ça s’enflamme, que ça explose. Alors brûle.

Pour vivre, enfin.

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