Top 3

Après une semaine pendant laquelle j’ai hésité à acquérir une canadienne pour la planter dans la cour du Collège, histoire de définitivement renoncer à ces stupidités que sont dormir, manger, bouquiner, écrire et m’extasier sur la proportions d’autotune des chansons de Glee, je me trouve dans l’incapacité d’écrire l’un de ces billets pleins d’esprit et de fautes de frappe qui font votre délectation. Je vais donc céder à la facilité et partager ici les trois moments qui, ces derniers jours, m’ont laissés la bouche ouverte, le cerveau en berne bégayant, comme cette grande philosophe des années 90 « Il a quoi, là, l’univers ? »

3 – La Cinquième Magicarpe se mets au boulot, featuring Molière. Je vous rebats suffisamment les oreilles à longueur de billets de ces élèves du Troisième type pour qui, tenir assis sur une chaise pendant plus de 15 secondes sans débiter une connerie, ne pas coller une baffe au voisin de devant ou essayer d’avaler un stylo rouge – je vous raconte pas la tronche de l’infirmière – constitue un exploit digne des meilleurs moments de Koh Lanta, dont j’attends désormais avec impatience les rétrospectives, avec la voix de Frédéric Mitterand si possible.

Faut savoir que donner des devoirs au Cinquièmes Magicarpe, c’est… comment dire ? comme confier un shaker à une brebis en espérant qu’elle animera ta soirée mojitos. Quand le boulot n’était pas fait au départ, je leur mettais une heure de coller si ça se reproduisait trois fois. Ma salle s’est très vite transformée en Palais Omnisport de Bercy au niveau de l’affluence.

Je pense également offrir certains spécimens de la classe à l’Institut de recherches sur la maladie d’Alzheimer. Comme Théophraste par exemple.
« Théophraste, peux-tu rappeler à tes camarades ce que nous avons fait hier ?
– De quoi hier ?
– Hier. En cours. Qu’avons-nous fait ?
– J’avais mon cahier hier ?
*c’est là que tu sens les prolongations*
– Je suppose oui… Regarde dedans si tu ne te rappelles pas.
– À quelle page ?
– La dernière je suppose…
– Y a rien dessus, j’ai pas encore écrit. »
C’est à ce moment qu’il est préférable d’abandonner la conversation, Annalouise se mettant soudain à traiter sa voisine de résidu de mort qui mange ses doigts de pied (les Cinquième Magicarpe ont l’insulte colorée) et la voisine ayant répliqué par un coup de ciseaux à bouts ronds (les Cinquièmes Magicarpe sont vifs).

J’entame donc avec eux et avec une certaine dose de résignation l’étude du « Malade Imaginaire » de notre bon vieux Momo (pas le dealer de la cité, Molière, celui qui s’appelle comme la rue). Première scène : Toinette tourne en ridicule son hypocondriaque de maître. Et là : éclat de rire général. Même si le texte contient plus de vocabulaire qu’ils en ont employé depuis leur naissance, même si l’humour a quatre siècles, même si c’est dur, les Cinquièmes Magicarpe rient enfin comme des enfants. Comme des élèves. Et se mettent à dévorer les lignes plusieurs fois centenaire. À la fin de l’heure, sans le texte, Kain – futur petit macho joufflu – offre une interprétation très convaincante de la servante « parce que jouer une fille quand on est un garçon, monsieur, c’est tellement plus marrant. »

2 – Un triste Seigneur Voldemort. Daneel est chiant. Daneel est l’un des mômes que tu détestes avoir en cours. Pas parce qu’il se lève en plein cours, pas parce qu’il t’insulte entre ses dents, pas même parce que, dès fois, il peut être violent. Mais surtout parce qu’il te renvoie perpétuellement aux limites de ton statut de prof. Un pauvre type / nana dont les pouvoirs s’arrêtent à la bonne volonté des gamins. Même les plus imbuvables des chiards savent qu’ils sont en classe. Ils se limitent, si l’on puis dire, dans leurs conneries. Et même s’il faut les gérer, que c’est crevant et qu’on en ressort lessivé, on avance. Pas avec Daneel. Qui est capable, à lui seul, de rendre cette heure que tu avais bossé comme un dingue, totalement toxique. Mais a le talent, le don même, de s’arrêter pile sur la limite… pour recommencer quelques instants plus tard.

Pourtant je tenais.

Je tenais en me disant que Daneel est quand même un môme. Que mon job consiste à lui apprendre, au nom de valeurs sans doute périmées et ringardes, mais auxquelles je crois. Et que mes émois intérieurs, les gamins, lui comme les autres, n’en n’avaient rien à carrer.

Et puis il y a la préparation du conseil de classe. Prof principal, j’invite les mômes à prendre la parole. Il faut savoir que dans 90% des cas, ces sessions se transforment en bureau des pleurs, que Mme Truc soit une réincarnation de la Méchante Sorcière de l’Ouest ou Monsieur Chose de Sue Sylvester.
Pas cette fois.
Cette fois, Ophelia, un mètre trente, taillée comme un fétu – à tel point que l’on se demande comment elle parvient à supporter son extraordinaire choucroute capillaire sans s’écrouler – se lève. Et lorsqu’elle parle, il y a le grand silence des vérités.
« En fait on en a marre de toi Daneel. Pas seulement les profs, nous aussi. Tu n’es pas respectueux, pas drôle et tu nous gênes. Tu es le seul problème. »

Elle a la voix un peu fatiguée Ophelia. Elle n’accuse pas, elle constate. Et je me rends compte que, pendant sa tirade, je me suis déplacé de façon à faire écran entre elle et Daneel. Je n’en n’aurais pas besoin.

La grande carcasse de Daneel ne réagit pas. N’explose pas en insultes, ne se déchaîne pas, ne quitte pas les lieux en pertes et fracas. Daneel, KO debout face à cette gamine qu’il dépasse de la tête et des épaules. Les autres mômes hochent lentement la tête. Avec cette connivence de ceux qui ont trouvé leur Seigneur Voldemort. Ils en ressortent grandis, unis.

Et moi, en regardant leur monstre, dont la mère refuse de s’occuper désormais, j’aimerais rentrer sous terre. Honte.

1 – Monsieur Samovar dans le rôle de Double Face

Après cet épisode pour le moins glauque, je m’apprête à mettre mon cerveau en veille. Comme à chaque veille de week-end, je fous à la corbeille les quelques bouts de papier qui traînent sur mon bureau et mes soucis de prof. Je quitte donc le Collège Crimea d’un pas léger, un Umberto Ecco abandonné depuis trop longtemps m’attend dans mon cartable, si je me dépêche, je devrais pouvoir attraper le RER, tiens ce Sixième s’approche un peu trop de l’extincteur, je me demande s’il reste des Chocapics, oui, si je me souviens….

PSHIIIIIT.

En moins d’un dixième de seconde, je comprends ce que ressent le Coyotte lorsque l’un des pièges ACME se retourne contre lui (ou ce que certains acteurs… non. Non, tout simplement non.). La partie droite de mon corps est couverte très uniformément d’une jolie neige artificielle blanche tandis que mon oeil non obstrué se pose sur le chiard qui me contemple comme s’il venait par inadvertance d’activer accidentellement le reformatage de sa Xbox.
Ce qui me reste de lucidité m’avertit que, la scène ayant eu lieu en public, il serait bon que je pose un geste afin de conserver un reste de crédibilité et de ne pas rester dans les mémoire comme le Demi-homme-des-neiges-des-couloirs.

Je saisis donc mon agresseur par le colbac et le traîne, ignorant sa subtile défense (« meuh n’importe quoi j’ai rien fait ! ») chez ma cheffe dont je vois les zygomatiques se crisper en une courageuse tentative de garder son sérieux. Plaidant pour une peine particulièrement douloureuse, genre une privation complète des « Anges de la Téléréalité », je tourne enfin les talons. Je passe le portail. Et regagne le monde réel.

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