Victor Newman et le pendule de Jean-Pierre Foucault

Aaaah l’Histoire des Arts… Domaine qui ne cessera jamais de faire ma joie et de la matière pour les billets de ce blog. Comme tu ne l’ignores pas si tu es un fidèle de ces lieux, lecteur mon amour, nous devons, depuis à présent trois ans, initier nos charmants collégiens aux Arts. Cette idée saugrenue nous est tombée dessus un peu n’importe comment (comme 90% des réformes de l’Éducation Nationale, me glisse un démon syndicaliste dans l’oreillette) : en effet, tous les profs, qu’ils enseignent le français, la SVT, l’anglais, voir des matières plus exotiques genre les maths sont tenus de participer à cette noble entreprise d’édification de nos chères têtes blondes.

C’est ainsi que, par un frais matin du mois de Mars, trois collègues et moi-même sortons avec joie, enthousiasme et un troupeau de Quatrième, direction le Musée des Machines Fantastiques. Ma collègue qu’elle-est-blonde-et-qu’elle-découpe-des-animaux-de-Walt-Disney-au-scalpel-mais-qu’elle-est-chouette-quand-même me glisse à l’oreille que la sortie risque d’être mouvementée : nous promenons en effet les Quatrième Tortignon et les Quatrièmes ARGH. Et en Quatrième Tortignon, il y a Victor Newman. Victor Newman, aux yeux d’un adulte, a l’air d’un ado rigolo à lunettes. Aux yeux des Quatrièmes ARGH, Victor Newman est un croisement entre Jude Law et David Tennant. (oui, cette comparaison n’avait pour but que de montrer cette photo). À peine avons-nous franchi les grilles du Collège Crimea qu’un aréopage de donzelles l’entoure, et vas-y que ça se danse sur les orteils dans l’espoir d’atteindre le sex-symbol acnéique. Je m’arrache à ce désolant spectacle pour confisquer un masque de Goldorak à Nemo qui se met à hurler comme si je lui arrachais la peau du visage. Entre deux beuglements, je crois discerner que la chose que je tiens entre mes doigts crochus est un élément essentiel à l’élaboration du Harlem Shake que les gnards ont prévu devant le Musée des Machines Fantastiques. Du ton sardonique et satisfait qui est le mien lorsqu’il s’agit d’écraser les rêves de l’un de mes élèves, je lui demande qui peut bien les avoir autorisé à se livrer à ces lamentables gesticulations.

Eh ben j’apprends qu’il s’agit de moi, dis donc.

Erreur de bleu : lorsque, la veille, des mômes sont venus me déranger en salle des profs pour me demander « MEUUUUUSSIEU, ON PEUT FAIRE LE ARLAIMEUH CHAAAAIQUE DEUUUMAIN ? », j’ai oublié de préciser que mon « mais bien entendu, tout ce que vous voulez. Ensuite, on ira à la fête foraine et je vous achèterai une barbe à papa géante » n’était pas tout à fait départi d’ironie.

Alors que Nemo fond en larmes – mais ça ne compte pas, il pleure aussi quand il ne reste pas de sardines à la cantoche – j’aperçois Titania brandir fièrement une poignée de cheveux blonds, arrachée à sa première dauphine. Le trophée lui donne visiblement le droit de marcher aux côtés de Victor Newman jusqu’à la station de RER.
Station de RER où nous entassons notre groupe et où nous nous apercevons avec ravissement que suite à un ornithorynque dépressif squattant les voies en déclamant du Lautréamont, les rames sont annulées. Et c’est reparti pour un crapahutage en règle dans les rues de Criméa. Et c’est là que l’ado, cette créature toute en paradoxe, se révèle. Les Quatrième ARGH qui, habituellement, ne tiennent pas en place, passent leur mercredi à faire du foot ou des parkours, se révoltent et décrètent que c’est trop loin, m’sieur, et qu’y en a marre, on avance plus. Fort heureusement, mon collègue-qu’on-se-chambre-pour-faire-croire-aux-élèves-qu’on-se-hait a l’idée de les appâter en imitant le cri du Pringle. Nous repartons tandis que Titania se fait déchoir de sa place de reine consort : elle a confondu la PSP et la PS Vita.

Nous parvenons, après moultes tribulations, à chopper un RER à peu près fonctionnel, bien que bondé. Les chiards s’entassent et, quasi-instanténement, entament leur collation de 9h38, à base de fraises tagada, coca, gâteaux apéros et chips diverses. Au moins ils ne bougent plus. Et pendant que je pose délicatement les fesses sur un siège, j’avise les Quatre filles du Dr March, collées l’une à l’autre comme à l’habitude, en train de taper la discute avec un usager des transports en commun. Bon, pourquoi pas. C’est à ce moment là que je vois Collègue-blonde-aussi-mais-totalement-parfaite-comme-quoi-les-clichés se décomposer. Apparemment l’une des quatre vient de demander au type, le plus naturellement du monde : « Pardon monsieur, est-ce que vous êtes un vieux pervers ? »
Baillonnage express des gamines et savon en règle durant lequel on leur explique que la vie n’est pas une émission de W9, concept qui leur semble fort complexe à saisir (on entend d’inquiétants grésillements en provenance de leurs cerveaux). Hélas notre sermon est interrompu par les lamentations de Lobiella, la nouvelle favorite, qui a eu l’outrecuidance d’oublier chez elles les chips aux crevettes prévues en offrande à Victor Newman. Autant dire que les flammes de la déchéance l’engloutissent aussitôt.

Alors que j’hésite à me suicider en mangeant les sandwichs Herta fournis par la cantine, nous arrivons enfin au Musée des Machines Fantastiques.

Les Machines Fantastiques savent séduire. Deux surtout.

La première, c’est le Pendule de Foucault. Les Quatrièmes écarquillent les yeux. Jusque là, la terre qui tourne, c’était un truc de prof. À prendre avec suspicion donc. À oublier à la récréation entre la partie de foot et le devoir d’espagnol. Mais là. Là ils voient. Ils voient cette planète lancée à toute berzingue dans le cosmos, qui fait tomber de petites cartouches de cuivre usées.

La deuxième, est métallique, ses mâchoires claquent. À quelques centimètres du visage de Lelio. Lelio que j’essaye désespérément de faire taire depuis le début de l’année. Lelio qui se fout de tout, nous nargue. Lelio qui fait sortir de chez ces profs ce qu’il y a de pire. Parce que Lelio, sans se l’avouer, on voudrait tous qu’il dégage. Qu’il nous laisse bosser. Rien ne l’attend plus.
Sauf la machine. Il refuse d’y monter. Et il dit cette chose incroyable. « Non, je ne monterai pas. J’ai peur. »
Il se tait, se rapproche de moi. Et restera à mes côtés tout le temps où l’on s’éloignera de la machine et qu’on montera les escaliers plutôt. Cinq volées. Raides.
Tout plutôt que l’ascenseur.

Le retour se passera mieux. Victor Newman est tombé sur la petite bergère. Dont on a appris que le papa avait été emporté par une saloperie, il n’y a pas longtemps. Dans le RER, il lui tient la main, il ne parle plus ni ne bouge.

Ils sont tous les deux et se tiennent fort, parce qu’elle tourne vite, la Terre.

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