Corneille et le couteau suisse

Retrouvailles avec les 4ème ARGH après deux semaines de vacances. En général, les retours de petites vacances, j’aime moyen. Lorsque les mômes reviennent en classe, on pourrait croire – enfin espérer ? Rêver ? Ah, on me glisse à l’oreillette que non, on ne peut pas – que quatorze jours éloigné de cette annexe du Mordor que peut devenir le Collège Crimea les aurait calmé un petit poil. Oh oh. Rookie mistake, comme disent nos amis britanniques, on retrouve les gamins comme s’ils revenaient de la récrée de dix heures. Des puces sous amphèt’.

Mais bon, les 4ème ARGH ayant un mélange café / Red Bull dans les veines au naturel, au moins, on ne se berce pas de faux espoirs lorsqu’on les retrouve. Et ça commence très fort avec Eilie et Rina qui, alors que je m’efforce d’obtenir devant ma classe quelque chose qui ressemble peu ou prou à un rang, me foncent dessus tel un employé de Spanghero sur Jolly Jumper en exigeant de lire à haute voix le devoir qu’elles ont rédigées pendant les vacances.
Tandis que mon cerveau s’indigne devant le sadisme de mon moi – 2 semaines qui donne du travail à des élèves pendant les vacances, ma bouche, cette sotte, donne son assentiment. Je me rappelle vaguement l’intitulé du travail : « Réécrire la scène 3 du Cid comme si elle se passait de nos jours. »

Pour les ceusses qui n’auraient pas l’intention de s’envoyer les oeuvres complètes de Corneille dans le seul but de comprendre ce billet, je précise que, dans la scène en question, deux pères de famille respectables s’engueulent comme des députés parce que l’un a eu le poste que l’autre convoitait. Après avoir obtenu un calme relatif en menaçant d’écrire au Ministère de l’Intérieur pour faire exclure Ibrahimovic du PSG (les 4ème ARGH sont sportifs. Et naïfs), je donne la parole aux deux donzelles, qui esquissent alors un sourire à en faire reculer Gengis Kahn. Là, une petite voix me hurle que j’ai peut-être eu tort. Eilie étend son auriculaire et son index en un geste que mes pérégrinations sur internet me font reconnaître et là, c’est le drame.

DON DIEGUE : Et ouais, j’ai trop eu le poste !

LE COMTE : Allô ! Non mais allô quoi ! T’as le poste et t’es trop le grand-père de Cléopâtre ! C’est comme si je disais, j’ai pas de jambes et je cours le 100 mètres quoi !

Le reste de la scène est noyé sous des hurlements de rires, tandis que je mobilise ce qui me reste de dignité pour étrangler mes gloussements et lancer mon fameux regard « ça-va-pour-cette-fois-les-conneries-mais-attention-la-prochaine-fois. »

Je réussis donc à annoncer que nous allons continuer la lecture de la vénérable pièce par la scène 4 (quelle logique), le monologue canonique qu’un nombre incalculable d’élèves a dû subir.

Le truc chouette, avec les 4ème ARGH, c’est qu’ils pigent très vite. Le truc pénible avec les 4ème ARGH, c’est qu’ils pigent très très vite.

Me voilà donc en train d’expliquer que oui, ça peut paraître un peu bizarre de parler à son épée, comme ça, tout seul sur une scène, mais qu’en y réfléchissant bien, il y a une certaine logique, que les chevaliers étaient fétichistes de leur arme comme certains du code civil, parce qu’elle représentait leur héritage, leur honneur et…
Oh merdouille, Chaco a compris. Chaco est un gamin adorable, poli et bien élevé. Il ne hurle donc pas à la ronde les résultats de son analyse mais pique un superbe fard avant de lever timidement la main. La muse de la pédagogie me braque son AK-47 sur la tempe pour que je lui donne la parole.

« Son épée, vu que c’est un monsieur, ça représente peut-être aussi sa… »

Deuxième explosion de 4ème ARGH en moins de quinze minutes, je bats des records. Sans doute mécontent de ne pas avoir eu l’idée avant, Jowy tourne la tête vers son camarade et réplique : « enfin te concernant, ce serait plutôt un glaive. »
J’hésite entre prendre le carnet de correspondance du petit salopiaud où l’applaudir pour la pertinence de son intervention. Tir me sauve : il me regarde avec dans les yeux toute la politesse d’un élève modèle mais qui a quand même bien envie de défendre son pote. Je hoche imperceptiblement la tête.
« Je crois que je préfère un glaive qu’un couteau suisse ! »
Nouveau fard attribué à Jowy qui réplique « moi au moins, je suis multifonction ! »

Troisième et ultime explosion de 4ème ARGH. Jowy se rend compte de l’épique double-sens de sa réplique et n’ose plus tellement l’ouvrir, de peur d’aggraver les choses. Après ça, je propose de calmer le jeu en leur passant diverses interprétations de la scène que c’est trop bien monsieur, en fait, on peut faire plein de trucs super modernes avec un vieux texte.

Je sors de ma classe en titubant un peu de fatigue. Sur le chemin du retour, ma collègue la plus merveilleuse de l’univers m’apprend qu’une de ses élèves lui a asséné qu’elle était « moche comme sa fesse. »

La routine quoi…

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