The place I’ll return someday

« Comme un fils à son père, je t’offre les fruits de mon travail, les fruits de ces mains que tu as créées. Fais-en ce que tu souhaites. Mais ne devrais-je pas plutôt les détruire, eux que mon arrogance a enfantée ? »

Puis Aulë prit un grand marteau pour détruire les Nains ; et il pleurait. Mais, devant l’humilité d’Aulë, Ilúvatar lui pardonna son orgueil. Et les Nains se recroquevillaient devant le marteau, terrorisés. Ils baissaient la tête et imploraient la pitié de leur créateur. Alors Ilúvatar dit à Aulë : « J’accepte ce don que tu me fais. Ne vois-tu pas que tes enfants ont désormais une vie qui leur est propre, une voix qui leur est propre ? Auraient-ils, sinon, frémi devant les coups de ton marteau ? »

JRR Tolkien Le Silmarillion

Relecture de cette page, et voyage dans le temps en plein ventre. Sans explication, projeté deux fois une décennie en arrière ou presque. On est grand, on part du CM2, on va visiter le collège. La do-cu-men-ta-liste, c’est comme ça que l’on dit, nous fait visiter son sanctuaire, le CDI. C’est grand. On a le droit d’emprunter un livre, normal, on revient l’année prochaine où, de grands CM2, on régressera petits Sixièmes.

J’ai pris Le Silmarillion, parce que Le Seigneur des Anneaux, à l’époque, c’est ma deuxième maison. J’y réside. Le Silmarillion c’est plus dur. J’aime le début, surtout, quand sous nos yeux, se crée le monde, Terre du Milieu et tout le reste. C’est merveilleusement beau et fluide, tout se déroule comme prévu, on ne devrait jamais créer un monde autrement. Sauf lorsque le Valar Aulë crée les Nains de sa propre initiative, les cachant, croit-il, à Ilúvatar, l’Unique, Créateur de Tout. Un accroc dans la grande création.

Pour la première fois depuis que je lis tout seul, je me mets à pleurer. J’imagine les Nains. Ils sont tout petits, ils sont à peine nés, ils ne comprennent pas. Ils viennent d’ouvrir les yeux, on va les leur refermer à grands coups de marteaux. Ils demandent pardon, pardon de quoi ? Pardon, pardon on a peur, s’il vous plaît pardon. L’épisode dure quelques lignes, je ne comprends pas pourquoi mais je pleure.

Dix-neuf années plus tard, j’ai appris le truc pour coincer les larmes au fond des paupières, mais c’est le même sentiment. Que j’ai un jour de grandes vacances déposé là et qui s’y tient impérissable.

Un peu plus tard, G. me dit qu’il ne relit jamais. Il n’a pas besoin.

Moi si.

Relire, parfois, souvent, rarement, ça dépend des moments. Et revivre à l’identique quelques fragments. Le temps cesse de se sablier. Il est là, apaisé, exposé devant moi dans les pages. Il attend.

Les Nains, je ne suis pas un grand amateur. Je suis cucul, je suis plus elfe, humain ou mort-vivant quand je me sens ténébreux.

Mais ils m’ont appris. Devant le grand marteau ils m’ont appris comment compter mon âge. Comme les grands arbres. Du bois au papier.
Compter son âge au nombre de ces livres qui m’entourent.

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