Bordélisé

Cher collègue, cher comme-moi,

Tu as n’importe quel âge, tu es de n’importes où, enseigne une matière quelconque dans un bahut indéfini. Et dans tes cours ça ne va pas. Tu le sais, tes collègues aussi, tes élèves pareil. Et lorsque tu oses y penser, tu te dis que ta hiérarchie aussi. Il y a tout un tas de raisons, ce n’est pas ça qui importe.

Mais dans tes cours, c’est le bordel.

Pas forcément le bordel méchant hein. Mais les mômes, tu les as perdu. Ils n’écoutent pas, plus. Font autre chose, sourient, se moquent de tes tentatives de reprendre les choses en main. Tu as atteint l’impasse. Du bordel-pas-méchant, on commence à évoluer à un truc qui ne vas pas tarder à impliquer le calcul de la vitesse d’une chaise projetée dans l’espace de ta classe.

Et tu te tais.

Bien sûr que tu te tais. On se tait tous, les bordélisés. Je sais. Je sais c’est dégueulasse d’en parler après. Une fois, qu’au prix d’efforts pas possibles, de soirées passées dans une stupeur dégoûtée affalé sur le canapé, de dénégations mentales et de boulot chaque jour recommencé, tu reprends enfin les choses en main.
Mais que de temps perdu. Pour toi et pour les gnards. Mais comme personne n’en parle, faut bien se dévouer, tu sais. Même avec trois ans de retard.

Il n’y a rien de plus humiliant que de sentir qu’on n’arrive plus à conduire sa petite troupe, que le boulot se délite. Ça une maladie honteuse. Surtout quand on entend – pas – la voisine d’en face, qui n’a jamais à élever la voix à plus de trente décibels pour se faire respecter ou celui de deux portes plus loin qui mènent les projets les plus délirants sans que jamais un élèves ne bronche, alors que, chez toi, la simple perspective d’un exercice transforme le cheptel en évadés du Macumba, night-club ouvert tout les vendredis soirs jusqu’à cinq heures du matin.

Amputé de son autorité, c’est comme s’en prendre à une partie sensible de ton anatomie, et là, égalité devant les sexes, on y tiens à cette partie-là de soi.
Alors tu simules. Et personne ne simule avec talents pour ces choses-là. Tu riras jaune en salle des profs, ahah, oui, cette classe là, c’est un peu sportif en ce moment. Un peu sportif en ce moment, euphémisme pour dire que la classe en question te bouffe les neurones à tel point que tu quittes ta classe le plus vite possible, afin de laisser ça, ce « ça « , qui n’a pas de nom. De redevenir enfin une personne respectable, respectée.

Parce qu’il est cruel le regard des élèves, ne parlons pas de la paroles. Ceux qui sont prompts à la vénération le sont encore plus à la cruauté. « Non mais t’façon, on fait rien dans ses cours. » « Non mais on parle trop en classe. » Devant leurs semblables, devant tes collègues. Tu as beau tout faire pour cacher, ça s’étend.

Alors quand tu n’arriveras plus à faire semblant, à minimiser, tu nieras, tout bêtement. Non. Non, ça se passe bien. Non, je ne vois pas ce que tu veux dire.

Je ne vois pas.

C’est peut-être ça, être bordélisé. Ne plus voir. Les mômes ne sont plus qu’une masse informe, une vague contre laquelle tu cries. Au meilleur des cas. Quand tu ne baisses pas carrément les bras en parlant aux quelques rescapés du naufrages qui te regardent, l’air un brin effaré quand même.

Tout ça pour sauvegarder les vestiges de ta propre estime. De ta fierté.

Alors que ta fierté, tout le monde ne demande qu’à la recoudre.

Tu sais ces élèves dont on dit « on peut l’aider tant qu’on veut, tant qu’il ne se bouge pas, il n’y a rien à faire. » ? Eh ben c’est pareil. Bordélisé, j’étais pareil. Seul. Tout seul. Dans ce trou de dégoût de soi, de ce boulot, bon sang, c’est pas pour ça que je suis payé.

Des mains qui se tendent, il y en a partout. Alors tu es gentil, tu bazardes tes fantasmes de sauvegarde d’honneur et tu vas trouver un collègue. Si possible plusieurs. Ceux avec qui tu te sens bien, ceux qui t’ont demandé, l’air un brin gêné « ça va en ce moment ? Ils sont pas facile, les 4e H au carré, en ce moment. » Non, ça n’est ni du mépris, ni de la suffisance. Juste la bonne vieille solidarité humaine. Et tu leurs parles. Non ça ne va pas. Et personne ne se précipitera sur le poste le plus proche pour avertir le rectorat de tes graves incompétences.

Parce que c’est ça le pire.

Si tu veux rester seul dans ton trou dont seule dépasse la tête, Beckett’s style, ben tu pourras, pas de souci. Tu pourras même y passer toute ta carrière, je soupçonne. Et je ne souhaiterais pas ça à grand-monde. Donc vas-y, confesse-toi un bon coup, rage, craque, tempête. Parce qu’il y en a tellement qui n’ont pas osés. Et si tu n’oses pas, fais comme tout le monde, trouve un forum d’enseignants (prudence quand même, à ne pas tomber à une réserve d’indiens qui carburent au Prozac), prend un pseudo et lâche-toi. Tu vas récolter une mélasse de conseils, dont tu ne te serviras probablement pas, parce que des solutions clés en main, ça n’existe pas. Mais tu recommenceras à bouger. Et à tisser tes pétales d’enseignant. Avec l’aide d’un tuteur si besoin est, si ça existe, c’est bien que d’autres, avant toi, y ont eu recours.

Quand tu te sentiras un peu moins chancelant sur tes guiboles, arrive le plus dur. Relever la tête et les regarder. Ces monstres, ces dragons vicieux qui guettent la plus petite faille dans ta cuirasse, mordent, hululent et grondent. Ce costume-là, c’est toi, c’est nous, c’est moi qui le leur passe. Le seul conseil que je peux donner tel quel, il m’a été donné par un aventurier. Un genre de baroudeur dont toutes les Quatrièmes tombent désespérément amoureuses et qui, sa journée finie, se transforme en musicien de talent : « ce ne sont jamais que des mômes de douze ans. »

C’est l’essentiel.

Des mômes de douze ans. Rien d’autres. Pas des monstres, pas des tortionnaires sadiques qui savent où appuyer pour faire souffrir. Juste une bande de morveux pénibles. Peut-être, d’ailleurs, qu’ils ne sont pas tant que ça, les morveux pénibles. Mais qu’à vouloir bien faire, à toujours leur courir après, on ne voit plus qu’eux, on en oublie les autres. Qui s’ennuient, qui perdent leur temps et commencent à faire n’importe quoi.

Petit à petit, tu retrouveras leurs visages. Chacun l’un après l’autre. Et quand tu auras réussis ça, tu seras un prof mon fils.

En attendant, tu as le droit d’avoir mal, de te sentir nul, d’être nul, de tout devoir reprendre à zéro. Un seul interdit.

Te taire.

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