Quatrième ARGH

Tiens faut que je vous parle d’une classe qui me manque en ce moment.

Je ne suis pas adepte de l’effort physique, dans la vie de tous les jours. Dernièrement, mes seuls exploits dans le domaine ont consisté à ressortir ma balance Wii Fit et à m’en servir plus d’une semaine consécutive et à déménager. Ces deux activités avaient comblé mon besoin plus que frêle de faire fonctionner mes muscles, et j’estimais avoir gagné le droit de m’enfoncer dans la trentaine dans une inactivité bienheureuse à ce niveau.

Ça, c’était avant qu’on m’affecte la Quatrième ARGH.

ARGH, c’est un peu ce qui s’inscrit en lettres rouges dans ma tête – type Redrum dans Shining – lorsque je leur fais cours. Mais ce pourrait aussi être l’acronyme de Arrête de te Ridiculiser en Gueulant Horriblement.

Je m’explique.

Au début, rien ne me permettait de deviner que j’étais en train d’enseigner assis sur une caisse de nitroglycérine. C’était durant la période de grâce de la rentrée, celle plus ou moins longue selon les bahuts, où les gnards s’observent, jaugent leurs profs et prennent leurs repères avant de décider quelle sera l’ambiance de leur classe durant toute l’année. Règne pendant ce temps un silence de cathédrale que l’enseignant a plutôt intérêt à exploiter pour mettre en place ses propres règles de fonctionnement. Parce qu’une fois ce moment-là terminé, le contrat est signé, et les choses peuvent vraiment commencer. Au collège Criméa, cette période dure entre trois heures et une semaine. C’est court.

Et lorsque les élèves de Quatrième ARGH ont signé leur contrat, ça a donné un cataclysme à côté duquel l’ouragan du Magicien d’Oz ferait figure de gentille brisette marine. Faut dire que les Quatrièmes ARGH, c’est la section sportive du collège. Ceux qui, au lieu de passer quelques heures sup’ au collège à se repaître de langues semi-décomposées, préfèrent squatter des terrains de tennis ou d’athlétisme. Il est donc plus concevable pour eux de passer deux heures à courir plutôt que de rester sagement assis durant le même laps de temps.
Du jour au lendemain, le groupe d’élèves devant lequel j’avais eu à hausser la voix une seule fois (forcément, quand tu fais un doigt d’honneur à ton voisin d’en face, vaut mieux attendre que le prof ait le dos tourné), s’est transformé en une horde déchaînée, genre Légions du Chaos dans Elric le Nécromancien.
Impossible de placer un mot dans une mer constante de commentaires, d’interruptions, de rires, de matos oublié, de mômes qui se lèvent pour un oui ou pour un non, j’en passe et des plus gratinés.

En général, lorsque ce genre de truc se passe, je recours à un procédé subtil et délicat, testé et approuvé depuis ce bon vieux Jules César : la décollation publique. On repère le meneur de la classe, le plus bruyant, le plus pénible ou tout simplement le plus proche, et on se livre à un petit exercice oral et sonore consistant à lui faire prendre conscience que son attitude n’est pas tout à fait celle que l’on pourrait attendre d’un élève de collège, le tout en usant de vocables choisis, tels que « Honte », « Lamentable », « En classe pour travailler » en gardant le Big Finish « Et-que-vont-penser-vos-parents ? » pour la fin. En général, cet exercice a pour effet un calme plus ou moins durable parmi votre cheptel, d’abord parce que chacun éprouve une relative empathie à l’égard du malheureux décollé, et aussi parce que beaucoup sont restés bloqués sur le sens du mot « lamentable ». S’il a l’habileté de ne pas répéter ce genre de séances trop souvent, le prof en sort généralement plus respecté (le rapport de force, il n’y a que ça de vrai), à défaut d’en être grandi humainement.

Mon regard bionique scanne donc immédiatement les lieux à la recherche d’une victime potentielle. Et là, premier bug : aucun d’entre eux n’arbore cet air blasé, sarcastique ou tout simplement ailleurs qui, en général, fait péter chez moi les vannes de la retenue. Non. Leurs regards convergent, et convergent sur ma petite personne. Là, il y en a une qui se retourne : pour demander ce que c’est, déjà,un point de vue interne. Mais si tu sais, on l’a vu la semaine dernière, que même on s’est dit que ça ressemblait à ce qu’on ressent en course d’endurance. Ah oui, le truc que Léonar a écrit l’autre jour. Oui voilà. Mais attend parce que j’avais envoyé un mail à M. Samovar à ce sujet, M. Samovar vous avez reçu mon mail ?

Oui.

Parce qu’en sus de me submerger les tympans à me les faire saigner, les élèves de Quatrième ARGH noient la boîte mail réservée à mes élèves, boîte qui, le reste du temps, ne reçoit un envoi qu’une fois toute les années bissextiles. La plupart du temps parce qu’ils n’ont paaaaaas entendu un point de cours que j’ai du expliquer sept-mille deux cent neuf fois, mais qu’ils n’avaient pas entendu. En fait, c’est là que ça m’a frappé.

Les élèves de Quatrième ARGH existent.

Ce n’est pas un hasard s’ils ont été les premiers dont j’ai retenu le nom. En à peine une semaine. En général, il m’en faut trois. Il n’en n’est pas un seul dont le visage me glisse de la mémoire, chacun à sa manière s’est imprimé. Et chacun à sa façon se dispute l’attention de l’enseignant. Parce que pourquoi attendre, pourquoi se fondre dans le groupe, on veut tout, tout et maintenant.

Il y a Micaiah, drôle, vive et rigolote, mais dont l’orthographe est un tel enchevêtrement qu’une fois devant la feuille, ses mots se tordent, ses phrases se brisent. Qu’on y comprend plus rien « alors que j’ai tellement de belles idées, monsieur ».

Nolan, pour qui je suis passé de l’ennemi juré au mentor respecté. Nolan dessinait ostensiblement en cours, Nolan grimaçait des insultes entre ses dents. Nolan à qui j’ai décidé de n’adresser que des sourires et une bonne humeur monolithique. Il a craqué, est passé au premier rang et s’est mis à écrire son cours. Mais en notes. « J’écris ce que vous dites monsieur, c’est mieux que ce que vous mettez au tableau. »

Shin, le multitâche. Toujours à l’affût de la connerie à faire ET de la bonne réponse. Shin veut être les deux. Le cauchemar de son prof, l’élève préféré. Et il manie sa schizophrénie avec brio.

Goeffrey, le retors. Geoffrey qui exerce son bel esprit de répartie à envoyer des piques vers quiconque s’approche de lui. Geoffrey dont l’un des parents passe à la télé parfois, et ça, quand tu es au collège, ça n’aide pas. Geoffrey qui doit se sentir obligé d’être à la hauteur du rôle alors qu’il est tellement plus que ça.

Lucia et Illyana. Qui s’épanouissent au milieu du Chaos. Quel que soit l’heure, le jour, l’ambiance, elles sourient de toutes leurs dents, ramènent respectivement des quatorze et des dix-huit sur vingt, avec une constance troublante. Lucia et Illyana qui viennent taper la discute après le cours, qui aiment connaître de petites confidences et qui en font aussi.

Et tant d’autres.

La Quatrième ARGH, c’est une classe où j’ai commencé par avoir tout faux. Parce que décoller, sanctionner et gueuler, dans ce cas précis, ça ne servira à rien. Ce sont des armes efficaces et éprouvées. Mais pas toujours. Et surtout pas là. La seule solution avec eux, pour éviter que ton cours se transforme en une Apocalypse à base de chaises qui défient les lois de la gravité et de chiards qui prennent les tables pour des podiums (rigolez pas ça arrive), c’est d’être à 100% avec eux, en permanence. De déjouer toutes leurs conneries, toutes leurs tentatives de bordel, par une vanne un poil méchante. Par une rigueur permanente, cette rigueur qui est la seule à imposer le vrai respect. Par des cours toujours plus fouillés, toujours plus poussés. Parce qu’ils aiment ça, en Quatrième ARGH, le défi.

Et finalement le Chaos s’est apaisé.

Il est toujours là, latent. On ne s’en débarrasse pas, du Chaos, on l’intègre et on s’en sert. Parfois c’est plus dur. Quand ta journée dure sept heures de cours et que tu as besoin d’énergie pour les autres. Quand tu dois leur faire assimiler des concepts bêtes et méchants. Tout simplement les jours où tu ne revêts pas l’armure d’or du super prof céleste. Là, le bordel ambiant se réveille, tu les perds et dans ta tête, en gros, s’écrit ARGH.

Après six ans passé dans le cénacle, je crois que la Quatrième ARGH, c’était ce qui pouvait m’arriver de mieux. Ne jamais tenir aucune méthode pour acquise, ne jamais se relâcher. Ne jamais faire de ces vingt-huit élèves une grande masse anonyme et grise. Et surtout s’assurer qu’on a toujours des réserves d’envie à transmettre, quelle que soit l’heure, la fatigue ou les préoccupation. Le glas de mon boulot, c’est quand une Quatrième ARGH me fera peur. Et pour paraphraser le grand penseur, ces élèves qui me manquent, ils me rappellent de tout faire avec résolution et classe.

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