Tisse-brume

Cette magie-là je ne l’ai pas étudiée. Là d’où je viens, ils sont trop nombreux à se la passer de bouche en fils, de père en voix. Je n’ai pas la carrure. Pour la pratiquer, il faut être de ces êtres qui occupent l’espace en entier. Qui rient à pleine gorge, qui n’ont peur de rien ou presque. Ce portrait là n’a rien à voir avec moi.

Le langage est ma seconde langue comme le dit un auteur préféré. Les mots, je trébuche dessus. Le bout de chair rose qui s’agite entre mes dents, trop souvent, je le sens mal ajusté. Coupé par un tailleur maladroit. Souvent, en fin de journée, il colle, adhère au palais. Les syllabes sortent informe. Et ça peut faire rire les élèves. C’est mon cauchemar éveillé. Je lutte, je m’entraîne. Maintenant, faut que je sois épuisé, ou furieux, ou triste pour que ça arrive. Ça arrive toujours.

Mais ce soir, on m’a demandé de pratiquer cette magie de la langue. J’ai dit oui parce que. Parce que c’est naturel, parce que non, ça demande un effort. Peut-être parce que, quelque part, j’ai une revanche à prendre. Sur deux années où j’ai traversé des scènes à petits pas. C’est pas grand-chose. Une dizaine de paires d’yeux posées sur moi, en haut du collège Criméa. La fesse en équilibre sur un tabouret. Ils me regardent murmurent. Je ne sais pas comment imposer ce silence nécessaire à la magie. Je respire. Mon doigt s’allonge, ongle contre le métal, rythme. Un deux trois quatre, un deux trois quatre, un deux trois quatre. J’inspire.

L’air qui passe dans mes poumons n’est plus le même. Ce n’est pas celui qui m’éraille les cordes vocales devant des classes maussades ou même les basses octaves des cours sereins. C’est plus rauque, plus profond.
Ma voix s’élève et déjà, je sais qu’elle tisse la brume d’un ailleurs.
Et mon corps suit le mouvement. Les plantes de pied à plat. Je sais que, durant ces trente minutes, je n’aurais pas à lutter contre cette tentation permanente de déporter mon poids d’une jambe à l’autre. Mon bassin, ma poitrine, mes épaules, mes bras, le bout des doigts. Tous se tendent vers cet unique objectif. Pousser le son vers ce public qui, miracle, me fait la faveur de me prêter son oreille. Les images défilent à l’arrière des pupilles, je sais qu’ils voient les mêmes, ou presque.

Alors je n’ai plus peur.

Je m’approche d’eux, à portée de bras. Je me lance vraiment, et de la brume tissée émergent des ombres qui jouent à faire peur, quelques lutins et même un fantôme bienfaisant. Pendant trente minutes, je crois vraiment à ce que je fais. Et le pire, c’est qu’eux, en face, le croient aussi. Parce que les légendes sont plus fortes qu’une bouche mal ajustée.

Ce soir c’était soirée contes au collège Criméa.

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