Cours toujours

Oui… Oui oui oui, je sais. Ça commence à sentir un brin le renfermé par ici, donc on se bouge, on aère, on ouvre les fenêtre, on laisse rentrer le soleil, et on se promet d’éviter les hommages douteux comme celui qui vient de vous affliger.

Vous n’êtes pas sans savoir que, il y a quelque temps maintenant, c’était la rentrée scolaire. Same player shoots again, me revoilà parti pour une année au collège Criméa, dont je commence à connaître les chausse-trappes et les oubliettes. Je pourrais vous parler de mes collègues, toujours aussi génialement imprévisibles, je pourrais vous parler de mes nouvelles stars d’élèves, parce que croyez-moi, il y a du niveau, je pourrais vous parler des cette classe que j’aime d’amour en espérant que ça dure… Mais ça sera pour les longues soirées d’hiver, lorsqu’un moral en chute libre nécessitera quelques élongations des zygomatiques.

Non, aujourd’hui, j’ai plutôt envie de parler d’une sorte de vieux Catoblépas asthmatique qui hante les salles du collège depuis que l’école est ce qu’elle est, à savoir un sanctuaire pour des générations de minots en recherche de connaissance (ou du portable du copain à chourraver, ça marche aussi).

Représentez-vous une salle de classe lambda. Les gamins accomplissent, avec plus ou moins de bonne volonté, les activités concoctées par leur enseignant, que ce soit la reconstitution de la soirée de cette gueuse britannique de Maggie, dont les frasques s’écoule à longueur d’années sur d’antiques bandes magnétiques de cassettes, le coloriage des Maldives (en essayant de ne pas les placer dans la Sarthe) ou la rédaction d’un abordage en règle, parce que pour un mois, on imagine la classe en bateau pirate. C’est pas le pire moment dans la vie d’un enseignant ni dans celle d’un élève. Pour peu que le prof réussisse à enrober son travail avec un peu de bagout, que les chiards n’en soient pas à leur septième heure de cours (ou qu’il ne s’agisse pas *gasp* de la 4eH, qui ferait fuir une invasion de Daleks) et qu’on n’interrompe pas le bousin par une énième alerte incendie.

Et souvent, c’est là que ça arrive. Le truc. L’addition au resto si vous voulez.

« On va écrire le cours. »

Et là, il n’y a pas à tortiller. Que ce soit à la craie, au veleda ou au clavier d’ordinateur, que ce soit déjà photocopié dans les notes du prof ou assemblé par des recherches d’élèves, il va falloir s’y mettre. Ecrire. Noircir des pages. Déjà cinq ans que je les vois, la tête baissée sur leur cahiers, feuilles ou bouts de papiers non identifiés, à gratter. Et chaque année, cette conviction qui crie, de plus en plus fort, mode soprano.

Ça sert à rien.

Attention, je ne dis pas que prendre un cours en note est inutile. En primaire, les mouflets on besoin d’apprendre à structurer leur écriture. Au lycée, synthétiser les propos du prof en utilisant son propre système de codes et de pensée est tout aussi essentiel que le boulot donné par la suite, c’est d’autant plus vrai en fac.

Mais plus ça va, plus je me dis qu’au collège, y a comme un truc qui ne colle pas.

Je fais cours à tous mes élèves, c’est entendu, soit une classe de grosso modo 28 élèves (pour le moment…)

Sur ces 28, 5 d’entre eux boivent mes paroles, enregistrent, analyse et comprennent le moindre mot. Ils reliront consciencieusement leur cours, même s’ils en on retenu 99%.

– 5 autres n’en n’ont strictement rien à carrer, et je me battrai avec les plus pugnaces pour qu’ils grattent deux lignes sur leur cahier de SVT avant de poser leurs stylos dès que j’aurais le dos tourné et de recommencer à textoter jusqu’à je m’empare de leur déversoir à lol d’un geste viril qui n’est pas sans rappeler celui de l’ours d’Alaska.

– 10 prennent vaguement le cours et en le soulignant avec de jolies couleurs, histoire d’avoir une bonne note aux évaluations de cahier, mais si vous leur expliquer que leurs pattes de mouches, faut les relire le soir, ils vous regarderont comme Scarlett O’Hara regarde Mélanie Hamilton lors de la grande fiesta chez les Wilkes (ceci était mon moment robe à crinoline).

– 3 sont en difficulté scolaire avérée, dyslexie et compagnie. Ils n’écrivent pas, il faut se démerder pour leur transmettre les cours différemment.

– Si je compte bien, il reste cinq glandus. Cinq pour qui le cours est vraiment un outil utile, qui leur servira efficacement à progresser.

Ben même si je n’ai pas la mentalité d’un DRH de chez Doux, niveau efficacité, ça me paraît un peu limite.
Alors comme d’habitude, c’est bien joli de se plaindre, mais je suppose que si je n’ai rien à proposer, je serai bien inspirer de fermer ma tronche et de continuer à prêter allégeance au Catoblépas qui règne sur les salles de classe depuis des décennies.

Je suis sans doute très utopiste mais je pense qu’un autre cours est possible. Parfois, je me dis qu’il serait peut-être plus simple de mettre directement le cours à disposition des mômes. L’écrasante majorité d’entre eux, après sondage, possède un accès Internet. Mettre en ligne un cours propre, bien présenté, avec de chouettes liens vers des activités pédagogiques, des vidéos originales ou des textes un peu différents redonneraient peut-être un peu de sens à ce bloc de connaissances que, jusque là, chaque élève gratte sur du papier sans toujours comprendre pourquoi.

Mais alors que faire des 55 minutes de présence du prof alors ?

Eh ben enseigner.

Ce serait un effort colossal, pour tous les enseignants, efforts que je ne suis pas sûr de pouvoir faire moi-même. Mais peut-être pourrait-on repenser ces heures là. En proposant davantage d’activités, de mises en situation. En s’appuyant sur ce cours mis à disposition, mettre leur intelligence au défit. Leur demander de le modifier, de l’améliorer, de débattre dessus. Pas de bavardage bien sûr. Une exigence de précision. Que les fameux exposés que l’on fait souvent subir en figures imposées deviennent partie intégrante de cette connaissance qu’on leur propose. Les faire écrire en pensant.

Parce que pour de plus en plus de mômes, copier le cours, c’est enfin cesser de penser. Cerveau en veille, y a plus que la main qui travaille (et dieu sait si l’adolescence regorge déjà de ce genre d’activités, je parle bien entendu des jeux vidéos). Pour nous aussi c’est une solution de facilité. Plus une classe gonfle son monde, plus je la fais écrire. J’ai failli éclater de rire devant l’énormité que j’ai proférée jeudi dernier, dernière heure de cours, fatigue et mauvaise volonté en cocktail.
« Puisque je ne peux pas avancer avec vous, vous allez écrire le cours. »

Puni par le savoir que je dois transmettre. Nice move. Oui, j’ai le silence. Parce que bien entendu, le silence est une fin pour les élèves…

Peut-être que c’est juste une insuffisance me concernant. Peut-être que le problème est plus large. Mais ce qui reste d’élève en moi (et que je pensais avoir définitivement éradiqué en l’assassinant à coups de diplôme de CAPES et de hache à deux mains) me souffle sans cesse à l’oreille le « oh non » qui me montait aux lèvres lorsque le prof – génial ou branquignole – finissait  par asséner le fatidique :

« Bon. Maintenant on écrit le cours. »

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