À l’os

La salle retient son souffle. Autant que possible, lorsque l’on est deux mille dans un espace clos. Autant que possible lorsque la moyenne d’âge avoisine les vingt ans. Autant que possible lorsque de gourmandes caméras retransmettent au quatre coins du pays. Autant que possible lorsque l’on attend.

Lumière !

Ce soir les nuances passent du violet au rouge franchement pétard. Elle apparaît à contre-jour, silhouette découpée sur fond irisé. Elle lève le micro. Enfin.

« Bonjour. Je m’appelle Christine, j’ai vingt-trois ans. Je suis aide à domicile pour personnes âgées. Et ça mes loulous, vous le savez déjà. »

Premiers cris. Ils en couvriraient presque la sono.

« Mais ce que vous ignorez, c’est que je suis née dans le Gard. C’est assez drôle d’ailleurs, parce que je ne sais pas si vous savez, dans le Gard, le réseau routier c’est bon voilà voilà, je vais pas vous faire un dessin, quoi. »

« – Ne me regardez pas comme ça, vous avez vu le monde ? Et les chiffres sont chaque semaine plus encourageants.

« Enfin bref, il paraît que, sur le chemin de la maternité, mon père s’est planté de chemin. Et genre, la bagnole s’est retrouvée garée sur le rond-point Christine Lagarde. Oui, on doit avoir le seul rond-point Christine Lagarde de France. Donc bah voilà, mon nom d’où il vient quoi. »

Plusieurs centaines de poings frappent l’air au rythme de la voix pointue. Surtout ceux qui ne renferment pas un téléphone en train d’immortaliser l’instant et de le sauvegarder sur internet. Elle tient le coup, elle gère la pression. Elle se retourne, mutine, sourit et reprend.

« Ce doit être pour ça que je suis grave attirée par les situations trop bizarres. Genre un jour, je me suis fait enfermer dans une piscine. »

– On a tous réfléchi. On a retourné le problème. On a extrapolé, fait des simulations. Tenez, lâchez l’écran deux minutes. Je vous montre comment ça nous est venu. Si vous n’êtes pas convaincu à la fin de ma démonstration, vous me virez. Promis. 

« … Et donc avec Romain, on se glisse par la fenêtre. Romain il me dit qu’il a déjà fait ça plein de fois, il y a pas de raisons de paniquer il me dit, il faut que tu te décoinces ! Genre je suis coincée. »

Elle sautille. Pas évident avec les talons que la production lui a fournis. Mais elle sait que son capital sympathie dépend pour beaucoup de ses sautillements. Une fois encore ça marche. Le tapis humain sous elle ondule ; au rythme de ses propres trépidations.

« Alors on a sorti les chocos qu’on avait emporté pour la soirée. J’adore les chocos, plus c’est chimique plus j’adore, surtout les à la fraise. À la fraise, ouais ! »

Elle a crié. Là elle joue gros. Personne ne s’attendrait à ce que Christine, la petite Christine, celle dont le jingle est « La lettre à Elise » – il paraît – termine son show en criant. Mais, merde, c’est pas la chasse gardée de Santiago !

– C’est la fin d’un processus. On ne pourra pas évoluer beaucoup plus loin, après il faudra changer. Mais pour le moment, ça peut marcher.

Et ça marche. Tous, même le jury, ouvrent des yeux ronds… Elle croit même distinguer sur quelques bouches un rictus d’admiration.  Elle va pouvoir le constater tout de suite d’ailleurs. Les trois minutes sont écoulées. Les traits parfaits et virtuels d’Hinako s’affichent aux croisement de laser projetés.

« Merci Christine… Si j’avais un estomac, je crois que je voudrais en goûter, de tes chocos… Oh ça oui, je les gouterais. »

Rire bon enfant de l’audience. L’humour algorithmique est décidément toujours pertinent.

« Mais mon avis à moi ne compte pas. Ce qui t’intéresse à présent, c’est sans doute celui du jury. »

– On a tout fait. D’abord les performances artistiques de quelques élus, qui avaient bossé pour en arriver là. Vous vous rendez compte à quel point c’est démobilisant pour le public ? Le public n’aime pas l’odeur de l’effort et de la sueur. Et puis ça a lassé. »

« Bon alors Christine, moi tu me connais. Je suis brut de décoffrage, je suis comme ça. Et ben je trouve que là, tu as pris des risques. Et tu t’es grave plantée au départ. »

Hululements courroucés de l’audience et, sûrement, d’une partie des téléspectateurs.

« Franchement, nous faire un retour sur ce qu’on connaît déjà, c’est maladroit.

– Non, tu peux pas dire ça ! Moi j’ai trouvé ça génial, le côté incantatoire. On rentre dans le rituel, dans le temple ! Elle suspend le temps, on accède au saint des saints.

– Mais on s’en fout du côté incantatoire ! On veut la voir performer ! C’est pour ça qu’elle est douée ! »

– Après on a tenté plus simple : les petits talents de chacun. Le tour de carte des mariages, l’imitation du président, l’oncle pétomane. Ces machins là aussi ont fait leur temps. Même les réalités scénarisées ça suffit.

« Moi je m’en fous, je te mets un A-. Tu y es allé, tu nous as embarqué, j’y ai cru.

– Non. Non moi c’est un C. Un C d’avertissement. Quand on t’as vu aux auditions, avec ton histoire de ton sac oublié dans le bus, là il y avait quelque chose. Là… Là j’ai trouvé ça plat. »

– Tout a été mangé. C’est tout ce qui reste. Tout ce que le public veut encore consommer. Le quotidien. La vie. »

Christine se retire. Comme toujours elle ne sait que penser. Vaut mieux éviter en fait. Et juste se réjouir du cycle, un peu en retard ce mois-ci. Là il y a moyen d’emmener la salle, loin, très loin.

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