Mauvaises lectures 3 : Un livre dont VOUS êtes le héros

Grosse vente de nostalgie cette après-midi, entre les rayons de bouquins d’Emmaüs (oui, mes amis de la Rive Gauche, encore un élément à verser à mon écrasant dossier juste en-dessous de mes soirées pain de mie Herta / tarama) : parmi les trucs bidules tristes, abandonnés, je tombe là-dessus.

Si vous êtes cinquantenaire ou une fille, ça ne vous parle pas forcément. La couronne des rois, c’est un peu le chef-d’oeuvre des livres dont VOUS êtes le héros. Comme son nom l’indique, dans les livres dont VOUS êtes le héros, c’est nous qui vivons l’aventure, le narrateur s’adresse au LECTEUR majuscule. Concrètement, ça se lit – si on ne triche pas, tout le monde triche ou presque – avec le bouquin, un crayon et des dés. Au début de la lecture, il y a un rite. On griffonne une petite fiche qui résume quel genre de héros on devient, si l’on est capable de jeter des boules de feu ou de réussir sa tarte à la guimauve sans bousiller le four. Et là, c’est parti.

Les livres dont VOUS êtes le héros, explorent tout un tas d’univers déglingués : heroic fantasy, science-fiction, enquêtes policières ou événements historiques. Seul point commun : l’histoire est saucissonnée en petits paragraphes divergents. Et bien souvent, à la fin de l’un d’eux, on nous demande, en gras, si l’on veut entrer dans la petite pièce sombre, au 235, ou poursuivre la mystérieuse jeune femme, au 15. Les choix mèneront à des embranchements différents. A des combats, parfois, que l’on affronte à l’aide des dés – si on ne triche pas, tout le monde triche ou presque – et d’une sacrée dose d’imagination.

Les livres dont VOUS êtes le héros où comment se créer des souvenirs de lecture qui dépotent.

Mes premiers réveils à des heures indues, six heures du matin, parfois plus tôt, c’était pour lire l’un de ces bouquins empruntés en douce à des copains ou à la bibliothèque. Mes parents fronçaient un peu le sourcil devant les couvertures et les titres, pas toujours de bon goût. Terreur hors du temps ça claque, mais ça inquiète un peu des géniteurs prévenants. De six à huit-neuf heures, le souffle court, à explorer la citadelle interdite, la montagne de feu ou le labyrinthe de la mort. A tomber en panne à côté d’un manoir hanté, à se prendre pour Sherlock Holmes, à gouverner la cité d’Irsmun. Parce qu’il ne s’agissait pas que de trucider des monstres variés. On se retrouvait, au détour d’un paragraphe en gras dans les situations les plus incongrues, genre élire un gouvernement dont certains membres ne rêvent que de trucider le personnage principal, un ninja-orphelin-pacificiste-magicien-roi : VOUS, donc.

Chloé Delaume ne s’y est pas trompée, ce qui s’est passé, ces années durant, c’était une mini-révolution.

D’abord parce que ces merdouilles, super bien traduites en français, ont été les premières à proposer un rapport novateur, pertinent et audacieux à la lecture : le livre, objet sur lequel on a tout pouvoir ou presque. Entre ceux qui barbouillaient au stylo les pages du livre comme autant de signes de pistes (aaaah, ces labyrinthes figurés par des chaînes vicelardes : 345-6-67-98-135-22-345-6-67-98), les soigneux qui photocopiaient les fiches de personnages pour épargner les pages – mais massacraient la reliures – le esthètes qui calligraphiaient leurs caractéristiques, les tricheurs, les loyaux… Le livre, qui n’appartient enfin qu’à chacun de nous. Qui laisse au vestiaire son Sacré super gonflant.

Ensuite, parce que les pages se sont enfin ouvertes sur autre chose que du visuel. Parce que même sans la moindre imagination, on pouvait laisser son doigt entre les pages, au contact du papier, des fois qu’au paragraphe choisi quelque chose cloche et qu’il fasse d’urgence rebrousser chemin. Parce que l’odeur du papier, je sais pas pourquoi, était plus forte que celle de n’importe quel autre poche. Parce que les couvertures infâmes foutaient un coup de pied au cul du plus handicapé du rêve.

Et puis surtout parce que ces bouquins ont réussi là où trop d’autres échouent. Faire de la lecture le but ultime, l’enjeu suprême.
En fin de compte, les routes multiples, les aventures personnalisées, c’est du bluff, de l’esbroufe. Chaque livre dont VOUS êtes le héros suit un cours précis, et les paragraphes multiples ne sont que de charmantes petites variations. Rien de plus. Mais si l’on se prend au jeu, si l’on redoute l’anti-sésame « Votre aventure se termine ici. », c’est parce qu’alors, la lecture s’arrête. Qu’il n’y a plus rien à raconter, qu’on se retrouve dans le vide. Largué dans la page blanche d’après. Et que c’est insupportable, qu’il faut faire quelque chose ! Alors on se réincarne, depuis le début ou au 256, et on continue. Il faut aller au bout. Dés, crayons, et pages en main.

Les livres dont VOUS êtes le héros agonisent depuis un moment maintenant. Comme leur vie, ils ont la mort humble. Mais ça fait un peu chier. Un peu chier de se rendre compte des services rendus à la nation Lecture à presque trente balais, devant une étagère un peu crade, chez Emmaüs.

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