Merci

La reproduction interdite, Magritte

Chers gens,

Vous avez un pouvoir que vous ignorez : vous savez faire vieillir, vous le savez bien.

Vous êtes tous différents, vos chemins vous amèneront vers les destins les plus variés : infirmiers, percepteurs d’impôts, fabricants de hallebardes, résistants, trafiquants de chouquettes ou bibliothécaires. Vous êtes grands,petits, blonds, bruns, doux ou brutaux. Vous aimez l’opéra, Spiderman, la glace à la fraise ou la flute à bec. Vous avez cependant une poignée de points commun, gens : vous avez, à un moment de votre adolescence, passé plusieurs heures de votre vie dans un collège, honnêtement pas très joli, dans un village, honnêtement pas très peuplé.

Et vous avez, un jour, assisté à un spectacle où le pitoyable disputait au ridicule. Heureusement vous ne vous en rendiez pas compte. Vous avez aperçu avec un intérêt mitigé un jeune type précipité dans votre salle de classe et qui a dû, en quelques instants, devenir professeur. Votre professeur. La transition s’est passée là, à ce moment. Elle a été brutale, douloureuse même. Lorsque je me suis tourné vers vous après avoir écrit mon nom au tableau – écrire son nom au tableau, non mais où je me croyais, en mille neuf cent vingt deux ? – j’ai hésité entre me présenter ou éclater en sanglots. J’ai choisi la réponse a), ce fut mon dernier mot Jean-Pierre et le début des aventures. Des emmerdes. Du chemin. Le reste est une année scolaire, la résumer à grand renfort de nostalgie ne donnerait qu’une grande flaque un peu gênante, à éponger au plus vite.

Peu importe au fond. Ce qui importe aujourd’hui, c’est que vous entrez dans votre majorité. L’âge auquel on passe des diplômes aux acronymes divers, BAC étant le plus populaire, mais pas le seul. Où l’on se rebelle pour les meilleures raisons du monde, si possible lorsqu’elles sont superflues. Celui où l’on entame son parcours estudiantin à Toulouse, Bordeaux, Londres ou Saint-Pétersbourg. En tout cas pas ici. C’est ça le truc.

A votre âge, on n’est plus d’ici.

Et je ne sais pas pourquoi, mais ça me remplit d’une joie folle. Je m’en fous, au fond, d’avoir eu la moindre influence sur ce qui deviendra votre histoire.
Mais quand même. Quatre heures par semaine, toutes les semaines, dix mois durant. Je suis devenu votre professeur. Je le suis resté. Je n’ai jamais réglé ça. Malgré les kilomètres, les mutations et les cent élèves par ans, je le suis resté. Vous restez dans un coin de ma cervelle, et quel que soit le sujet que j’aborde, il passera toujours à l’aune de ce que j’ai tenté avec vous. Raté, souvent. Ça m’aurait grave botté de préparer un voyage à Nantes avec vous, ou de mettre en place une expo sur la Comté et ses Hobbits. Vous étiez mes mentors, vous ne méritiez pas ce traitement. J’ai eu vingt et quelques professeurs face à moi pendant un an. Aujourd’hui je vous vois devenir ces êtres humains, à qui je n’aurais jamais aucune autre leçon à donner. Je vieillis.

C’est vraiment pas grave. Si le résultat c’est vous.

Belle vie.

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