En boucle

La fin d’année pour un prof de collège, c’est un peu comme un déménagement. Tu as beau l’avoir préparé, taxé les cartons de tous tes voisins, préparé un carton par jour comme c’était indiqué dans Modes et Travaux, ça n’en finit pas de finir. Il y a toujours une merdouille qui traîne, un papier que tu as oublié de remplir.

Les gamins désertent les salles. On ne peut pas leur en vouloir, de toutes façons, notre armure de prof se détache, chaque jour une pièce en moins. On fait cours de moins en moins vigilant de jour en jour. Préoccupés par les derniers détails à régler avant ces deux moins de farniente (ahah).

Parmi les détails en question, il y a entre autres la correction du brevet des collèges, dont j’avais déjà parlé l’année dernière. Cette fois-ci, les choses se sont nettement mieux passées, les habituelles dames patronnesses ayant affiché devant le sujet – pourtant un affligeant – un silence poli et consterné (il faudra que je pense à remercier Frédo-l’embrouille, location de snipers 24 heures sur 24 pour toutes les occasions, mariages, fêtes et corrections de copies.)

Nous voilà donc tous plongés dans ce drôle d’exercice régressif. Des dizaines d’adultes collés devant les petits bureaux d’adolescents, à gratter des lignes et des lignes. Je tente de me fermer. D’être un bon prof, juste un prof. Pas de chance, l’armure finit de se détacher à la vingtième copie. Je me retourne, je souris bêtement.

Ce n’est pas une salle comme les autres. Dedans, y sont réunis deux groupes de gens, et ça me fait jubiler. Juste moi.

Dedans, il y a les profs de français du Collège Criméa, où j’officie depuis deux ans maintenant. Et les profs de français du Collège Babel, où j’ai été nommé ma première année, lorsque, tremblant, je criais tout bas que non, que c’est un malentendu, qu’il y  sûrement quelque chose qui coince dans les grandes tables du destin, que je n’ai rien à faire là. Des gens qui sont sortis de l’anonymat, à qui je me suis raccroché un peu naufragé. A qui je me raccroche encore aujourd’hui. Ils ont presque, ou tous, les yeux baissés. Ils sont adultes, ils savent se cacher, mieux que les élèves. Et pourtant, pourtant je vois.

Je vois celui qui a discrètement retiré ses godasses histoire d’être plus à l’aise. Je ne lui ai jamais beaucoup parlé, sauf une fois, c’était sur un banc de RER, une attente trop longue. C’était une de ces personnes devant qui je crèverais de jalousie si je n’avais l’admiration si euphorique, qui ose se faire globe-trotter lorsque l’envie le mord. On ne dirait pas, avec sa tête d’ancien premier de la classe.

J’entends le bourdonnement de celle qui ne peut s’empêcher de commenter. Pour elle, pour les autres, je ne sais pas. On est voisins elle et moi, elle s’est amourachée des langues mortes. Pas facile de faire sortir les mots de leurs tombes. A Criméa on n’aime que la vie, l’immédiat.

Voisins… A Babel c’était l’aventurier un peu froissé à ma droite. Au lycée, les élèves lui dédieraient des poèmes en soupirant. Là où il bosse, il n’inspire qu’une adoration qui manque encore de vocabulaire. Parce qu’il marie ce boulot-là avec un autre, parce que c’est vous savez, comment dire, un Artiste. Genre un vrai, qui n’est même pas ridicule avec la majuscule.

Derrière, lui un regard qui se pose sur moi. Pas la moindre trace d’agressivité ou d’agacement, un simple constat. Je n’ai pas terminé, faudrait que je continue, quand même. Je ne réfléchis pas, j’obéis. Parce qu’elle est Prof. La Prof. L’archétype quoi. Celle devant laquelle on se retrouve tous tellement ados, que ça en devient agaçant. Son grand savoir bienveillant et son humour ne nous donnent qu’une envie. L’écouter, les prunelles grandes ouvertes. Encore, encore, encore.

Je me retourne. Sourire à mon compagnon d’armes, juste à côté. On est un peu ça, cette année, cette année qui n’a pas toujours été rigolote. Sans qu’il y ait de mots, sans qu’on se parle plus que ça, finalement, on a décidé d’être pour l’autre le rappel que, même dans les moments où l’on calcule l’aérodynamisme d’un élève en contemplant une fenêtre avec envie, il y autre chose. De la culture, des milliers de pages à lire et des blagues méchantes.

Eux et tous les autres dans cette petite salle. On est revenu en arrière. Petite troupe face à un monde qu’on se préparait à affronter sans le savoir.

Et il me tombe dessus, sans prévenir, saugrenue. Un sentiment de connivence, de complicité. Qui se répétera dans un an, dans deux qui sait. Les premiers de mes camarades, les derniers. Profs et élèves. En boucle. Mais pas prisonniers.

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