Les pièces en N

Je suis un être humain, je suis faible. Parfois moi aussi, je joue à Tetris. Et je ne sais combien de fois je me suis posé la question : la vie ne serait-elle pas plus belle sans cette pièce-là ?

Oui, je sais, ça ressemble plus à un Z, un 2 ou un panneau signalétique pour canard qu’à un N. Foutez-moi la paix, pour moi c’est une pièce en N.
La pièce en N je ne peux pas. Je ne sais jamais où la foutre, elle atterrit toujours n’importe où, elle est le morceau de chaos dans ce qui, autrement serait un ensemble bien ordonnée.

Des pièces en N, j’en ai dans mes classes.

Je ne parle pas des élèves bavards, insolents ou feignasses, hein ! Ces trois cas-là, ça ce gère. Les pièces en N, c’est plus compliqué. Cette année, dans la classe dont je suis professeur principal, j’en ai deux.

N, premier du nom, je le fréquente depuis deux ans. N premier du nom est une énigme. Avec une collègue, on se demande si son comportement n’a pas un nom étiqueté dans des les grands manuels du Trouble, Asperger ou un truc du genre.

N premier du nom est un requin. Comme ces grands poissons, il ne peut pas rester immobile. Sinon, peut-être, il mourrait. Alors il bouge, remue. Se lève, n’importe quand n’importe comment. Et s’il ne peut pas se lever, il attrape le gamin de devant, fait valdinguer une trousse. Il crie peu. Mais ses mouvements menacent le fragile équilibre d’une classe. Quel que soit le moment, leçon, sortie ou contrôle. Il faut savoir fermer les yeux, le laisser sacrifier aux démons qui lui remontent dans les mollets et l’arrachent au plateau des chaises en métal-bois. « Pourquoi lui et pas nous ? » qu’ils me demandent les autres. Pourquoi lui et pas eux ? Parce que, peut-être, qu’N premier du nom finira par être diagnostiqué, alors ce sera traitement, d’autant plus lourd qu’il sera tardif – il est trop tard pour agir – alors N premier du nom ne sera plus jamais pour eux. Pour l’instant on gère au quotidien.

Au quotidien comme aujourd’hui. Dans la 4e Greil, les germani… Oh et puis merde, les meilleurs élèves, scolairement parlant, sont partis en voyage. Du coup on se retrouve avec des effectifs allégés, mais pas forcément motivés pour bosser. J’ai envie qu’ils se fassent plaisir. Une moitié de la classe, trois voyages, eux zéro. Je leur apporte une jolie couverture incomplète. Je leur explique : une histoire, n’importe laquelle, mais un truc soigné, un truc dans lequel ils mettent tout ce qu’ils ont appris cette année.
N, premier du nom, n’y arrivera pas je m’en doute. Il ne comprend que les consignes simples et précises. Se projeter, analyser, il ne peut pas.

N, premier du nom se jette sur sa feuille comme Nadine Morano sur une faute de goût. Il noirci deux pages, de son écriture en piquets plantés de traviole. Une histoire d’esprits malins, une pauvre histoire d’esprits malins. Il ne s’est jamais concentré si longtemps. Il me la rapportera, à la fin de l’heure suivante. « Tu avais permanence ? » « Non. » N, premier du nom est une énigme. A faire mentir Asperger ou tout autre syndrôme dans les grands manuels du Trouble.

N the Second aussi me rend sa feuille vite, très vite.

N the Second me fout très mal à l’aise. Autant je peux trouver N, premier du nom, touchant. Pas N the Second. Son machisme puéril et ordinaire, sa coprolalie histoire de faire rire les copains, son mépris d’à peu près tout le reste du monde. Les sanctions lui pleuvent dru sur le manteau. Colles six heures par semaine en moyenne, forcément quand tu insultes. Une semaine d’expulsion, forcément quand tu tabasses. Des décibels de conversations avec les parents, des bouffées de rage quand il fait s’écrouler les plus merveilleux des enseignants.

N the Second qui t’explose dans les mains au moindre truc. « N the Second attend, ne sors pas tout de suite. » « ‘tain mais nique ta race toi, t’es qui pour me dire de pas partir ? » (je devais lui donner un papier pour une réunion). N the Second qu’a pas l’air si stupide et c’est finalement ça qui me fait enrager.

Donc tout à l’heure, N the Second se lance, lui aussi, dans son histoire. Sans quitter la feuille des yeux hors d’haleine il me dit que ça parlera d’une japonaise, de la Seconde Guerre Mondiale. Il en sait plus que moi sur cette période. Il parle parle parle. Que Sur la route, c’est vachement bien comme film, il l’a vu, il a tout compris, il a adoré.
Il me tend sa copie. C’est terrifiant. Les lettres partent dans tous les sens, mais les phrases aussi. On dirait que les propositions rentrent les unes dans les autres.
« Alors commença voyez-vous au meeting que je vois de mes yeux qu’il est impressionnant et terrifiant le chef de ce groupe l’histoire de ma vie la plus sombre aux pupilles dilatées sombres étaient les yeux de l’homme. »

Il me regarde, il attend quelque chose. Je me lance : « A mon avis ton histoire va être géniale. Mais il va falloir qu’on travaille ensemble pour la rendre compréhensible par tout le monde. »

Ses yeux lancent des éclairs. Il attrape les pages noircies, les froissent, les jette à l’autre bout de la pièce. « Vous m’avez coupé », il balbutie, « vous m’avez coupé dans mon élan. »

Alors je comprends. Je comprends que dans la tête de N, the Second, ça parle comme ça aussi vite aussi de travers, aussi confus. Avec une autre classe, on travaille sur nos représentations personnelles de l’Enfer. Pour moi, ce doit être ça l’Enfer. Le Chaos originel, les mots lancés à toute vitesse, venant éclater les uns contre les autres. Je comprends pourquoi une partie de moi devient violente devant N, the Second.

Alors j’agis.

Je vais lentement chercher la boule de papier et je la déplie. Je le fixe. Je vide mon esprit de toute pensée, sauf une, celle que je voise, lentement, distinctement.

« Je t’ai dit que c’était bien. »

Il reprend sa feuille. Commence à la recopier avec quelques ajouts. Il écluse la mer avec un verre Duralex. Au moins il n’a pas cassé le verre.
La sonnerie. Les élèves vident les lieux. Me laissent perplexe, je ne sais plus ou poser les pièces de mon Tetris. Elles vont sans doute arriver en haut du cadre et la ce sera le game over, le jeu terminé.

Mais au moins, les pièces n’ont pas disparu.

 

Jerôme Bosch, L’Enfer

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