Texte et questions (Velvet Room mix)

Je tiens à préciser que ce billet parle du monde merveilleux de l’Education Nationale (« Aaaaah » fait en choeur, l’audience exaltée) mais que l’intro est un peu tordue. C’est comme ça.

Or donc, mon petit coeur de faux geek tressaute à l’heure qu’il est, du fait de la sortie prochaine d’un remake de Persona 2, Eternal Punishment, qui est l’un de mes jeux préférés de l’univers (avec Chrono Cross et Legend of Kyrandia : the Hand of Fate), dont j’avais déjà parlé. L’un de mes jeux préférés de l’univers donc, entre autres grâce au concept des Personae. Dans l’histoire, les héros se batte non avec de grosses épées surdimensionnées mais grâce à leurs émotions. Chacun dispose d’une Persona, une sorte de figure sortie de l’imaginaire collectif – Artemis, un Ogre, César ou le Yéti – qui représente sa façon d’affronter les problèmes dans la vie de tous les jours. Sauf que cette facette de la personnalité apparaît concrètement et va démolir la che-tron des mauvais plaisants.
Quelques rares élus disposent du don de changer de Persona à volonté, de s’adapter suivant les difficultés mises sur sa route. Et ce concept me fait grave sautiller de joie en émettant des « hi hi hi ! » de contentement, lorsque je suis seul, bien entendu.

Parce qu’en fait – oui, l’intro est finie – je vois difficilement meilleure métaphore de mon boulot. Un prof est l’un de ces élus qui passe son temps à s’effacer derrière des Personae, des masques. Je me dis souvent que ces élèves qui passent leur temps à vouloir en apprendre davantage sur leurs enseignants (mention spéciale à Pahn, fondateur du groupe facebook pas du tout glauque « espionnage de prof » qui tente de localiser mon appart sur Google Earth en techno o_O) seraient ‘achement déçus devant la vérité. Devant eux nous sommes des personnages, qui passons d’un tempérament à l’autre en permanence.

Il faut savoir s’adapter : devenir le mentor, ferme et sûr de lui quand on les sent un peu paumé ; être la figure chaleureuse et presque paternelle quand ils ont besoin d’encouragement ; passer sergent-major dès que les consignes sont un brin compliquées histoire que ça ne parte pas dans tous les sens ; se faire diplômé en sarcasme pour désamorcer une agressivité mal venue de la part de Culgan.
Alors bien sûr ça ne se fait pas comme ça. Devenir autre en une respiration, ça tire, mine de rien. La plupart du temps, la satisfaction compense.

Mais pas trop en ce moment.

Le mois de mai au collège Criméa est moyennement joli. Les élèves partent dans tous les sens au propre comme au figuré, entre voyage scolaires, ponts – style Tancarville – de jours fériés, séchage de certaines matières parce que bon m’sieur, l’année elle est finie, il fait grave beau !
Pas évident d’adopter la bonne Persona quand la moitié d’une classe a décidé de se laisser flotter lentement vers le brevet tandis que l’autre décrète votre salle terrain de jeu. Ou bien lorsque chaque élève de 4e Greil se pointe avec sa petite douleur, sa petite histoire qui l’a empêché de finir la rédaction, ou d’avancer le seul projet de l’année qui ne souffre aucun retard.

Alors du coup, l’invocation se fait plus rude, on fait la gueule à l’idée de devoir arborer ce sourire qu’on ne ressent pas, et de mettre en barrière cette politesse devant cet anonyme qui t’a traité d’enculé après que tu aies osé le sommer d’arrêter son déversoir à pseudo-hip hop dont la diarrhée inonde le couleur du bâtiment F.
On adopte des comportements qu’on désapprouve en temps normal.

Pour moi le combo texte-questions.

J’ai haï, je hais, je haïrais (ceci était ma minute Cabrel) le travail texte-questions.  Pour ceux qui auraient réussi à se l’extraire de la mémoire, laissez-moi vous la rafraîchir : il s’agit de plaquer sur un bout de texte innocent, des questions variées, de présenter le tout aux élèves avec une formule du type « vous avez un quart d’heure pour répondre, après on corrige. »

En général c’est efficace et ça tient la classe dans un calme relatif.

Mais je déteste ça.

Amener les élèves à se poser des questions sur une oeuvre qu’on étudie : bien sûr, pourquoi pas ? Se servir d’une mini-nouvelle rigolote pour illustrer un point de grammaire un peu chaud, évidemment.

Mais pourquoi cette obsession des manuels scolaires à vouloir construire une culture littéraire à partie de bouts d’ADN d’un roman ou d’une pièce ? Tout ceci en les amenant par des questions débiles à constater l’évident. « Qui sont les personnages présents dans ce texte ? » « Quel est le sujet de leur conversation ? » « Qu’est-ce que cela nous apprend sur eux ? » « A quel temps sont les verbes ? » « Pourquoi ? »
On m’objectera à fort juste titre que beaucoup de ces mômes n’entendront plus jamais parler de Louis Aragon, Mme de Sévigné ou Ernest Hemingway passées ces études. Quand bien même. Demandez à un élève le nom des auteurs qu’il a étudié l’année passée. Ensuite, demandez-lui s’il se rappelle des livres qu’on lui a demandé de lire en entier… La seconde réponse sera sans doute nettement plus précise que la première.
Je préfère mille fois qu’un élève se souvienne du dilemme de Rodrigue et de la colère peinée de Chimène que de « la meuf qu’écrivait des lettres là, qu’on a vu une fois. »

Le souci, bien sûr, c’est qu’une oeuvre entière, ça demande de la préparation. Faut entrer dedans, y déposer des signes de pistes, y organiser des jeux, la mettre en lien avec d’autres bouquins, contacter peut-être des auteurs, des intervenants. Faut avoir envie. Envie de revêtir sa Persona de Stakhanov. Mais des fois ça tire trop. On abandonne, on imprime une feuille et quelques phrases se terminant sur un point d’interrogation. On se dit que quoi qu’il arrive, ils arriveront presque tous à l’avoir, leur foutu brevet.

Dont la moitié de la note porte sur un texte et des questions.

Ouaip. faut que je retrouve mes masques moi…

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