Mauvaises lectures, tome 2

(Le tome 1 est par ici)

Au nombre des trucs inavouables qui m’ont adoubé lecteur, il y a ce bouquin-là. Paumé entre deux déménagements (les premières années d’enseignant, aussi nommées années-escargot, où tu portes ta maison sur ton dos).

Myst, je ne sais pas si vous connaissez, à la base c’est un jeu vidéo. Le genre de ceux qui me font m’enfuir à toutes jambes. On se ballade dans un environnement sublime, absolument seul, à tenter de résoudre des énigmes exigeant du bon sens et de la logique, deux talents dont les fées penchées sur mon berceau n’ont pas jugées bon de me doter.

Mais bon. Ti’ana.

Je suis tombé amoureux de l’apostrophe dans le prénom. A seize ans, ça me paraissait le comble de la révolte, on a les Che Guevara que l’on peut. Et donc j’ai acquis l’apostrophe, et le livre autour. Ti’ana donc, au départ simplement Anna. Recluse dans le désert avec son père, spéléologue par passion et profession qui, à la mort de celui-ci, décide de se perdre dans des cavernes immenses pour découvrir une civilisation sublimement avancée lovée au coeur de la terre.

Parents, laissez-les lire n’importe quoi.

Ti’ana forcément la plus belle jeune fille du monde, a accompagné dans mes lectures le Père Goriot. Rastignac et l’exploratrice même combat. Elle se débattait parmi les stalactites, lui dans les salons de la bourgeoisie. J’ai exulté devant les descriptions des grandes portes de pierre du lac souterrain, elles m’ont menées aux verres poussiéreux de la pension Vauquer.
Et la cruauté nulle du prince Veovis résonnait à l’unisson de la médiocrité de celle des filles de Goriot. Le royaume de D’ni m’a protégé de la haine que tout lycéen normalement constitué devrait éprouver pour Balzac. Et Ti’ana m’a montré que finalement, le « récit initiatique », c’était juste de la tétrapilosectomie pour dire « la grande aventure de toute une vie ».

Ti’ana et tant d’autres de ses comparses m’ont préservés du rejet que je vois dans les yeux de trop de mes élèves. Le livre ce grimoire absurde et abscons, les classiques, ces trucs que l’on vous force à ingérer à longueur de pages d’agenda. Merde. Glissons dans la pile, un sur deux, des mangas, des adaptations de jeux vidéos écrites avec les coudes. Ce n’est pas qu’un souhait, c’est un miracle qui se répète.

Qui s’est très exactement répété en avril 2012 dans un bus plein d’élèves du Collège Criméa. Je ne suis plus le héros – je suis prof – mais le témoin.

Indifférent au bordel ambiant et aux yeux doux que lui fait Mia, Rhys a le nez plongé dans des pages. Je passe devant lui durant ma patrouille si-vous-vomissez-vomissez-dans-le-sac-et-pas-dans-les-cheveux-du-voisin-de-devant et il me regarde de cet air repérable à vingt mètres des élèves qui veulent dire quelque chose mais qui ne savent pas comment. J’ouvre donc le contact.

« Que lis-tu ?
– Mon livre préféré, je l’ai lu… (geste emphatique). »

Et il me tend le rectangle broché comme on tendrait un nourrisson. Je reçois l’objet, il est recouvert d’une sorte de tissu rêche et la couverture arbore un logo argenté – décoloré par endroits – « Death Note« .

Je me prépare à faire l’adulte, à lui remercier mais non, tu sais, le boulot, les bulletins, le dentiste. Ti’ana surgit de derrière ma mémoire et me prend au collet.

« Merci beaucoup. Je te le rends très vite. »

Chez moi.
Le bouquin est lu en une petite heure. Une mélasse indigeste de sous-Colombo et de traduction abominable. Mais les yeux de l’héroïne ont la même couleur que ceux d’Anna. J’écris un mot de remerciements que je joins au bouquin. Rhys le lit l’air un peu déçu. Comme si j’avais dit que la Sagrada Familia était une chouette cahute. Normal, mes mots ne pouvaient pas se montrer à la hauteur de ce qu’il a ressenti. Et je n’ai pas à lui dire que j’ai été exactement à sa place un jour.

A balbutier d’exaltation devant les horreurs grammaticales de Myst, le livre de Ti’ana, à pleurer discrètement le jour où il a été porté disparu.

Qu’il est rassurant de les savoirs si nombreux, ces personnages de papier, guides de nos lectures.

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3 réflexions sur “Mauvaises lectures, tome 2

  1. Excellent texte.
    Je me souviens avoir eu pour « livre favori », jusqu’à assez tard dans ma vie, un roman qui s’appelle « Mon prof est un extraterrestre ». Voilà, quoi.

  2. Hey merci m’sieur !
    J’ai du le chopper dans une bibliothèque celui-là. C’est super important d’avoir des livres favoris. (voilà, j’aurais écrit cette phrase-là en début, je me serai économisé un billet).

  3. Désolé de la vulgarité, mais PUTAIN.

    « Mon prof est un extraterrestre » était également mon livre favori au collège, et celui qui a fait convoqué ma mère au CDI parce que je « lisais trop c’est pas normal et en plus pas des livres très intelligents ».

    Merci pour cet article, qui réveille tant de souvenirs.

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