Come to the dark side…

J’ai découvert le secret de l’autorité.

Ben ça craint.

J’en ai déjà parlé pas mal de fois, l’autorité est à l’enseignant ce que la Rollex est à tout vrai homme : la preuve du succès. Autorité, fantasme de chaque prof se rêvant en train d’ouvrir la bouche, tandis que les élèves, les yeux écarquillés, boivent à la source du savoir pour ensuite se lancer dans des projets de gue-din sous l’oeil bienveillant de leur mentor.

Ça c’est dans l’idéal. Parce que bon, au fur et à mesure que l’année s’avance, le rêve devient surtout de pouvoir ouvrir la bouche sans être interrompu par Lauren qui a oublié son cahier donc ça sert à rien qu’elle travaille, par Gremio qui est grave vénère celui qui lui a pris son stylo il se dénonce ou il va lui péter la gueule ou par les pleurs spasmodiques de Coraline parce que Geoffroy refuse ses avances et ses petits coeurs Hello Kitty. Si on rajoute à ça que le mois de Mai ressemble, au niveau des jours fériés, à de la dentelle de Calais ce qui force à accélérer le rythme dans un contexte qui n’y est pas franchement propice, et on obtient ce que l’on appelle dans des termes techniques de l’enseignement, un sacré bordel.

Or donc, c’est dans cette délicieuse ambiance que j’entame hier mon cours de 3e. Déjà assez peu jouasse à l’idée de les voir – ils me gonflent sévère en ce moment par leur désengagement chronique et leur haussement de sourcil méprisant devant tout cours plus original que « lisez le texte, répondez aux questions » – je me rends compte que :

1. L’ordinateur mis à disposition dans ma salle a rendu l’âme. Je le soupçonne d’être mon aîné, c’est donc pas vraiment de sa faute. Ceci dit, pour faire l’appel et présenter mes diaporamas interactifs sur la déportation de Primo Levi et mes vidéos sur la Shoa (le programme de 3e, joie et gaudriole), c’est assez peu pratique.

2. Une main malveillante a nettoyé mon tableau blanc avec un produit pas vraiment adapté : du coup l’encre de mes marqueurs ne s’efface plus correctement. En une heure, j’obtiens à la place d’une surface vierge un tableau vaguement impressionniste.

3. Je suis donc condamné à faire cours avec de vieux polycopiés tout pourris, chose que la classe, gâtée par leur équipe pédagogique 2.0 méprise cordialement.

C’est dans ce contexte pour le moins tendu que Culgan décide de faire le crétin. Culgan n’est pas particulièrement insolent ou désagréable. Mais il est la preuve vivante des limites du collège unique. Quelle que soit l’activité proposée, on le sent en décrochage. Il n’en n’a rien à carrer, de la proposition complétive ou de la situation d’énonciation. Le meilleur moment de sa scolarité a été son stage en entreprise. Le reste du temps, il glandouille, dort sur sa table ou bavarde.
Il trompe donc son ennui par des gestes débiles et irréfléchis. Aujourd’hui, comme je lui ai reproché un peu vivement son 34e oubli de matériel, il se lève et va suspendre sa veste à mon portemanteau. Geste qui, d’ordinaire, lui aurait valu une bonne vanne bien cinglante, un grand rire de toute la classe et on se serait remis au boulot jusqu’à sa prochaine connerie, juste avant la sonnerie (Culgan est réglé comme un coucou suisse).

Pas aujourd’hui.

Je suis prof, pas animateur. J’en veux à la Terre entière, infoutue de mettre à ma disposition un matériel de boulot correct et cette blague de gosse de huit ans achève la fusion du réacteur. Je m’avance vers lui de la démarche du bourreau. Ce qui me reste de recul meurt de savoir quelle tête je fais cet instant. En tout cas un grand silence tombe sur la classe.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Je ne hurle jamais. Ma voix est trop fluette pour ça, je ne suis pas convaincant. En plus je deviens tout rouge et je bute sur les mots. Bref le truc pas spécialement impressionnant. Pas aujourd’hui. Mes cris font trembler les murs et pourtant pas de montée dans les aigus, pas de chaleur. J’aurais même presque froid. Culgan a l’habitude de mes sorties, il esquive, anguille, avec une débilité.

« Ben quoi, vous l’utilisez pas, aujourd’hui, votre portemanteau je…
– Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu as le droit de faire ça ?
– Je dois faire sécher ma veste
– Tu as le droit de faire ça ?
– Il y a Seed qui a
– Tu as le droit de faire ça oui ou non ? »

Je ne lâche pas, la question est on ne peut plus fermée. Il comprend que je vais continuer, il baisse la tête et lâche entre ses dents.

« Non.
– Tu es là pour travailler oui ou non ?
– Mais ça m’intéresse pas !
– Oui ou non ?
– Pourquoi on fait ça, ça…
– Oui ou non ?
– … oui. »

Il s’assoit correctement et, pour la première fois depuis des lunes se tait. Totalement. Plus un mot, plus un son. J’ai l’impression d’avoir stoppé un satellite sur orbite. Pas la moindre sensation de fatigue. Au contraire, ma voix semble gagner en puissance. Alors je pousse ma chance.

« Tu prends ton stylo tu écris. »

Il obtempère. Intérieurement ça jubile. C’était juste ça en fait. Ne pas les lâcher. Les mettre face à leurs conneries, leur faire peur. Les enfermer dans une question. Leur faire

violence.

Dans ma cervelle les circuits se rallument. Je baisse les yeux. Devant moi ça n’est pas la carcasse d’un dragon vaincu mais un gamin. Un mètre quatre-vingt cinq de gamin. Le regard rivé à sa table. La lèvre, un pli au coin, il retient quelque chose, et j’ai trop peur que ce soit lacrymal. Putain la honte.

Dans un silence de mort, je récupère une liasse de feuilles que je distribue pour me redonner une contenance. Je me dis que ça pourrait être ça. Tous les jours. Entendre une mouche voler et faire cours comme je l’entends.

Tout seul.

Le papier entre leurs doigts. Moi je suis en CE1, dans ma tête j’entends la voix de Luke Skywalker qu’il me dit qu’il ne viendra jamais du côté obscur. C’est jamais les mânes de Victor Hugo qui sont convoquées, dans les situations critiques. On a les directeurs de conscience que l’on mérite.

Je respire. Ma voix reprend sa tessiture habituelle.

« Et maintenant on va voir pourquoi Primo Levi est un débile schizophrène. »

Lorelei tente un demi-gloussement. Je lui renvoie un sourire. Culgan relève la tête, la 3e respire. Moi aussi. C’est pas cette fois-ci que je tournerai Seigneur Noir des Sith.

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