Cher Matt – La croquemitaine

Cher Matt,

Je sais, je t’écris beaucoup en ce moment. C’était pas prévu, hein. Mais là, à travers les mots, j’ai juste besoin que tu me prennes la main et que tu me la tiennes. Fort. Fais pas cette tête-là, t’es pas mon genre. Mais oui promis.

Merci. J’ai eu très très peur Matt, l’autre nuit. A en mouiller le lit ou presque. A s’en réveiller en hurlant. Cette eau dans les yeux, pourvu que ce ne soit que de la sueur. Parce qu’à presque trente ans, on n’ouvre plus les vannes des larmes pour un cauchemar, hein ? En fait je n’en sais rien, je ne me rappelle jamais mes rêves. Sauf celui-là. Net et cadré, cameraman d’exception.

L’autre nuit, j’ai rêvé de la croquemitaine.

Je trace ma route dans les souterrains de Paris. Je cherche, pas grand-chose en fait. Mes pensées se déroulent, se matérialisent. Parfois. Et puis je la croise. 

Je suis furax. Presque trente ans, on croit que les sucs gastriques ont gagné en puissance. Qu’on peut tout avaler, à plus forte raison des souvenirs vieux de neuf printemps.

Elle me dépasse, sans s’arrêter. Elle ne s’arrête jamais. Horreur, mon corps se retourne. Commence à lui courir après.

Lorsque je l’ai rencontrée, Matt, je me suis demandé ce qui la mangeait. Il y avait quelque chose dans son sourire, dans les ridules au coin de ses yeux, dans ses gestes. Comme si toute son corps gravitait autour d’un trou noir. D’un truc qui consume, qui aspire. Ce n’était pas très respectueux, je sais. Elle devait incarner l’érudition, le savoir. Celui que j’avais pensé gagner à force de boulot acharné et d’un concours presque réussi.

Merde elle s’est engouffrée dans les couloirs du RER. J’enfonce un portique métallique – je suis fort – je saute un obstacle, je renverse une femme et son bébé – je suis fort –

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Si les grands lycées parisiens correspondaient à leur mythologie. Elle a très vite annoncé la couleur : « You’ll have to prove me you belong here. » Je lui ai demandé de répéter. Ça l’a agacé, elle a du penser que je ne comprenais pas. Je comprenais. Je n’arrivais juste pas à croire ce que je venais d’entendre. J’ai cru à une provocation. A tort.

et j’avance, je tombe, je m’écorche. Au moment où elle va atteindre son quai, je la rejoins, je passe devant elle, je lui décroche un grand sourire : « Madame Croquemitaine ! » Elle soupire, excédée. Elle ne doit pas se souvenir de moi. Je me présente. Elle répond « Je sais. Que voulez-vous ? »

Ce jour-là elle a du inscrire un sort, un charme, un rituel. Rien n’est plus malléable que le cerveau d’un élève de prépa face à Ceux-Qui-Dispensent-Les-Connaissances. Je l’ai détestée. J’ai juré de relever son défi. Mais son opinion était faite. Gravée. I wouldn’t belong here. Jamais je n’appartiendrais à ce club. Où les langues étrangères coulaient dans les veines, où les élus captaient les regards. Ici, Matt, je me suis découvert un sacré talent pour la transparence.

Je ne sais pas ce que je veux. Plus. Lui montrer qu’elle avait tort. « Vous savez, j’ai eu mon CAPES. » Elle hausse les épaules, la belle affaire. A côté d’elle, il y a une fille. Corps de jeune fille, fringues de gamine. « Qu’est-ce que vous lui voulez ? » « Mêlez-vous de vos affaires madame. Mademoiselle ? » « Madame, si vous voulez. »
Le croquemitaine fait mine de repartir, je n’ai que des mots pour la revenir. Qu’ils me semblent soudain pauvres, mes mots.

J’ai enduré. J’ai lu, analysé. Shakespeare, Williams, Kerouac et les autres. J’ai noirci le papier, thème version. Téléphone, onze heures du soir. Madame Croquemitaine ? Oui je travaille. Oui, je serai prêt pour l’exposé de demain. Non, je ne flancherai pas promis. Le lendemain, je me suis senti tellement minable. Pourtant je comprenais. Qu’est-ce que je comprenais. Blanche, Stanley, la musique et la sueur. Comment les réincarner lorsque votre langue triple de volume ? Que les yeux du croquemitaine en bille d’acier creusent consciencieusement un tunnel jusqu’à votre occiput ?

« Je suis un auteur publié ! » Elle hausse les épaules, elle sait que ce n’est pas tout à fait vrai. Que c’est pour rire. « J’enseigne, comme vous. » « Soyons sérieux. » Je… Je… Le J et le e se dissolvent, tombe à terre avec un petit bruit mat.

La dernière fois que je l’ai vue, Matt, c’était au soir de mon ascèse. Concours planté. Bien plus que la première fois que je l’avais passé. J’étais léger. Libre parmi ces corps qui, pour une fois, me semblaient mes semblables. Je ne demandais rien. La croquemitaine a marché vers moi. Pour la première fois, c’est elle qui a réduit l’espace entre elle et moi. Elle m’a posé la main sur le bras et m’a souri, levant un doigt en l’air :
« I’m so disappointed in you. »

Elle rejoint le quai, monte dans le RER. A travers les portes, me fait signe de m’éloigner. Je lève les yeux. C’est le RER qui ramène chez moi.

Neuf ans et ces mots-là sont encore plantés. Toute ma raison sait qu’elle n’a rien à carrer d’une prof de prépa pour qui l’agencement du microcosme de sa classe ne doit rien être de plus qu’un plaisir routinier. Mais il y a cette infection, que je ne localise pas. Qui brûle. Qui me susurre, comme dans les romans de chevalerie, que le seul baume serait la défaite de la croquemitaine terrassé devant l’excellence de mon existence.

Je me retourne je vais disparaître. Derrière moi il y a Thage. Thage est une sorcière. Le meilleur assassin du monde. C’est l’héroïne de ce que j’écris en ce moment. Elle hausse les épaules. « Ben réveille-toi alors. »

L’été dernier Matt, je suis allé à Londres. Me suis perdu. J’ai accosté un type qui m’a indiqué mon hôtel. On a pas mal parlé. De son boulot, du mien. De Tennessee Williams. De toi. L’anglais me coulait dans les veines.
Peut-être, juste peut-être que, très doucement, le sortilège du croque-mitaine s’estompe.
En attendant, tu me tiens encore un peu la main dis ?

Hugo

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