La fois où j’ai été gendarme

… Ce n’est un secret pour personne, le boulot de prof ne fait plus rêver. Ou, pour reprendre une expression à la mode : « il y a une crise de la vocation ». On ne compte plus les forums hyper glauques d’enseignants dépressifs, cherchant à quitter l’univers de l’Education Nationale. Forums dans lesquels de pauvres âmes esseulées se lamentent devant le peu de débouchés que leur offre leur formation.

Que nenni, ami en phase de reconversion !

Après la matinée que je viens de passer, je suis désormais en mesure de t’annoncer que tu disposes au moins d’une solution alternative : la gendarmerie !

Si.

Déjà, le gendarme est fonctionnaire. Ainsi, tu ne seras pas dépaysé de ton environnement de feignasse. Mais il y a plus. Et je t’explique.

Tôt ce matin, je me suis rendu à la gendarmerie de mon charmant patelin, animé d’un élan aussi citoyen qu’inconscient, dans le but de remplir une procuration de vote. (Le 22 avril correspondant à l’avènement des amateurs de Twilight dans tous les calendriers bataves, on n’est jamais trop prudent).
Je rentre donc dans la petite cabine où-c’est-y-que-tu-dois-t’identifier-dès-fois-que-tu-sois-un-affreux-terroriste-qui-c’est-bien-connu-s’en-prennent-toujours-aux-gendarmeries-de-quartier. Une voix un brin essoufflée me demande de décliner mon nom, mes intention et la biographie de Sabine Paturel. Je m’exécute et entre dans une pièce qui ferait hurler d’effroi Valérie Damidot, ambiance néon-carrelage. L’endroit grouille de monde, petits et grands, et je commence à me demander si cette légende urbaine d’élection vacancieuse, élection merdouilleuse ne serait pas un tout petit peu fondée.  Je suis accueilli par un gendarme qui correspond assez bien à l’idée que je me ferais de la profession dans un film pour adultes. En transpirant beaucoup, il me tend le papelard par lequel je m’engage à laisser quelqu’un de plus responsable que moi aller désigner notre prochain guide suprême.

Je frappe discrètement un civil dans les rotules et pique sa place sur deux centimètres carrés de comptoir en contreplaqué. Après quelques instants je rends mon document au pandore.

« Ouais c’est pour quoi ?
– Ben… Pour la procuration.
– Je sais, vous voulez savoir quoi ?
– Rien. Je vous le rends, c’est tout. »

Les yeux exorbités, le type parcourt la procuration avec le temps nécessaire à un fonctionnaire d’Etat pour lire dix lignes écrit gros. Après un quart d’heure il appuie sur un gros bouton rouge, des ballons tombent du plafond et l’on me porte en triomphe en bramant que je serais visiblement le premier visiteur à ne pas s’être gouré dans le remplissage du formulaire depuis des lunes.
Après avoir débouché le champagne, le porno-flic m’emprunte ma pièce d’identité pour la photocopier.

Et là, c’est le drame.

Le scanner se met à chauffer, tout en émettant des effets de lumières qu’on ne renierait pas chez Michou tandis qu’un sifflement étrange remplit la pièce. Drame, cris pleurs, et arrivée à toute berzingue du technicien qui s’affaire afin de récupérer le carré plastique qui prouve que je suis moi et pas un tapir.

Pendant ce temps, j’observe mes concitoyens et constate que :

1. La moyenne d’âge de mon bled avoisine les 60 ans.

2. Le secret de l’isoloir est définitivement mort, tout le monde affirme haut et fort pour qui il va voter (et là je me pète quelques molaires).

3. Que bordel, c’est pas faute de le répéter mais il faut LIRE LES CONSIGNES ! Ce que je hurle sur des chiards de plus en plus blasé n’est pas que le délire d’un prof sadique : les futurs électeurs sont incapables d’analyser jusqu’au bout un énoncé qui leur demande d’inscrire leur nom / leur adresse / la date du PREMIER tour du scrutin / l’adresse de leur mandataire. Chaque procuration nécessite au moins quatre formulaires, bonjour le développement durable.

A un moment, entre dans les lieux aussi surchauffés que pendant une soirée au Macumba, une petite dame. Littéralement. Quatre-vingts ans, un mètre quarante environ. Elle n’atteint pas le guichet et tente désespérément de remplir sa fiche sans y voir grand chose.
Echec critique à mon jet d’indifférence et de trou-du-culisme. Je me tourne vers le factotum et lui demande si cela pose un problème que j’aide la dame à écrire. Il se jette à mes pieds en hurlant que non, non, au contraire, qu’il m’aime d’amour et veut me faire des enfants. Après avoir poliment décliné, je me mets à l’ouvrage et récolte le délicieux merci que l’on a lorsqu’on a vécu plusieurs époques. Je me retourne… sur une file de dix glandus qui agitent timidement leurs procuration vierge.

Récupérer ma carte d’identité m’a pris une heure.

Une heure durant laquelle j’ai rempli de petits bristols « qui sont trop compliqués avec toutes leurs contraintes » (punaise ne viens pas en B 206 le lundi de la rentrée, c’est contrôle de grammaire). Je me suis retenu très fort de demander à ces braves gens s’il fallait leur rappeler comment mettre le bulletin adéquat dans l’enveloppe bleu le jour J mais la perspective de 48 heures de garde à vue m’a un brin refroidi.

Alors que le scanner est violé à la pince monseigneur, le téléphone sonne et le X-gendarme, submergé dans ses papiers, se tourne vers moi.
« Excuse-moi, tu prends ça s’il te plaît ? »
L’occasion est trop belle, je ne lui laisse pas le temps de réaliser sa bourde et je décroche pour expliquer à Ginette Sommier que oui, il faut passer à la gendarmerie pour remplir sa procuration de vote.

Je me retourne vers le visage un peu honteux du défenseur des citoyens.

« Pardon. T’étais tellement efficace, je t’ai pris pour un des collègues. »

Alors là j’ai gentiment récupéré ma carte, j’ai tourné les talons et téléphoné au consulat du Costa Rica pour me renseigner sur leurs conditions d’immigration.

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