ODE à EDI

(note : EDI est une intelligence artificielle fictive dans le jeu vidéo Mass Effect 2)

« – Ici la messagerie vocale du 06 et quelque. Veuillez laisser votre message après le bip sonore.

– Oui, ici c’est Monsieur Samovar. Je me doute bien que vous êtes au boulot ou bien que vous n’avez pas vraiment envie de m’écouter après les trois messages que je vous ai déjà laissé ou bien que vous estimez que ça n’est pas vraiment important, ce qui s’est passé dans la salle K. 107 entre dix heures trente et onze heures trente. C’est ma salle, la K.107. Et ce qui s’est passé, c’est avec votre fille. Dont je suis le professeur principal. Et c’est grave quand même. Alors s’il vous plaît, est-ce que ça vous dérangerait

– La messagerie de votre correspondant est pleine, merci de raccrocher.

– de me rappeler ? Au pire d’appeler le collège. Qu’on règle ça entre gens civilisés, vous voyez.

– Merci de raccrocher, j’ai dit.

– Pour quoi faire ? Avec ces conneries, j’ai laissé passer l’heure du repas. Alors faute de me remplir l’estomac, autant me vider la bile.

– Pour vous vider la bile, merci de presser « raccrocher ».

– Bien essayé mais non. Tu as beau être une intelligence artificielle qui prendra un jour le contrôle du monde, aujourd’hui tu es prisonnière de ma logorrhée. Je te préviens ça va être pénible. Tu sais qu’au début je n’y ai pas cru ? Un mardi, quoi, j’attendais la quatrième Greil, en hurlant. J’ai pensé à une mauvaise blague. A un délire de nana – de nana jeune, double énigme pour moi – mais en fait pas du tout.

Elles ont débarqué dans mon cours en hurlant. Non. Une personne qui a peur hurle. Là c’était un son qui ne peut pas sortir d’un corps humain, à plus forte raison quand le corps pèse quarante kilos tout mouillé. Un truc complètement chaotique, comme leur empoignade en fait. Il y avait deux paquets de haine qui se rouaient de coups, qui voisaient des trucs tellement obscènes que j’en ai ri d’horreur. Les mômes riaient autour de moi, de ce spectacle. C’est ça qui m’a alerté qu’il se passait quelque chose de dangereux. Ils avaient allumé un foyer, avec une connerie quelconque « Bella elle a dit que tu ressemblais grave à une pute. » « Mist elle dit que ta mère elle suce par paquet de douze. » Et le spectacle pouvait commencer.

Il y avait deux fusées, une blonde et une brune, j’ai foncé, j’ai attrapé deux oreilles – je ne le nierai pas au procès – et j’ai tiré un grand coup. Tu y croiras si tu veux mais ça ne les a pas arrêté le moins du monde.

– Avez-vous tenté de contacter l’assistance ?

– Oui, mais un surveillant, ça met un certain temps à arriver, ils n’ont pas que ça à faire tu sais. Alors en attendant, j’ai essayé de calmer la fusée blonde, la plus enragée. Et tu sais, j’avais les mains sur ses épaules. Ben ma force pesait que dalle sur ce concentré de haine pour rien. Je lui parlais les yeux dans les prunelles, et son regard n’accrochait rien. Le vide intégral, il ne restait pas la plus petite trace de Bella au fond des iris.

Et puis les mots.

– Merci de prononcer distinctement le nom du service que vous voulez contacter.

Ca ne sert à rien tu sais. Je m’invente des formules depuis des années. J’ai presque réussi à croire que les phrases avaient un poids. Que les sorcières existaient et que le monde plierait sous leurs incantations.
Tu parles. Un coup de poing dans la gueule et elles ne la ramènent plus. Mes convictions de classe sanctuaire, d’intelligences qui, parfois brillent quand je leur parle, c’est un rêve. Une illusion, comme quand on se force à ne pas bouger après une blessure. On se dit que ça va, que c’est passé. Mais ça ne durera que le temps d’être immobile. En vrai, il n’y a que le coup. La torgnole que Mist va se prendre quand j’aurais enfin parlé à sa mère, l’engueulade de Bella par la CPE. Le reste c’est du luxe. Les mots c’est un dessert pour bobos cultivés.

– Vous allez bientôt être mis en relation avec le service désiré.

– Oh je sais. Je sais que dans trois minutes je rigolerai de ce coup de déprime. Mais merde quoi. Quand les choses basculent, quand je me dit que le poing final, ça reste les coups, pourquoi j’ai toujours l’impression de m’appeler Blanche Dubois ?

– Merci de patienter, dans quelques instants vous serez mis en relation avec le service désiré. Merci de patienter, dans quelques instants vous serez mis en relation avec le service désiré. Merci de patienter, dans quelques instants vous serez mis en relation avec le service désiré. Merci de patienter, dans quelques instants vous serez mis en relation avec le service désiré. Merci de patienter, dans quelques instants… »

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