Le conte de Noël du mois de mars

Ahem donc voilà. Voilà voilà voilà.

Je viens d’avoir ma meilleure heure de cours depuis que j’ai quitté les vertes pâtures d’un bled paumé entre un silo à grains et une nationale, quand j’étais encore bébé-prof. Le genre de trucs qui fait réfléchir et vous donne envie de dire deux trois mots calibre douze aux actuels concepteurs de projets sur l’avenir de l’Education Nationale.

Pourtant ce matin j’étais pas jouasse. La faute à la maman de Mia qui me sort hier que « Monsieur hihi, faut crô que ma maman elle vous voit demain matin ❤ » (Il y a de plus en plus d’élèves qui ont du smiley dans la voix, ça m’affole). Je fais donc appel à ce qui me reste de conscience professionnelle et fait une croix sur ma grasse matinée et mon début de journée prévu à 13 heures. Me voilà donc à 8h30 à poireauter au collège, pour me faire annoncer par la même Mia que « Hihi ma mère elle viendra pas finalement  ^^. Huit heures trente c’est crô trop =^_^= »

Après avoir réfréné une légitime envie de me venger de la génitrice sur l’engeance, je passe finalement ma rage sur la forêt amazonienne en explosant le quota de photocopie annuel du collège et sur le Costa Rica en ingurgitant autant de café qu’un neurasthénique forcé d’aller pogoter à un concert d’Iron Maiden. Je me pose ensuite devant ma salle, histoire de trouver un énième moyen de contourner ces stupides pare-feux qui nous empêchent de twitter des informations essentielles depuis le bahut (« Le papier-toilette de la salle des profs est rêche. » #indignezvous). Cette saine activité est interrompue par des bruits qui ne sont pas sans rappeler une invasion de Huns un jour dans la steppe. J’ouvre ma porte afin de m’enquérir de la cause du bordel ambiant et me retrouve nez à nez avec la classe dans je suis prof larbin principal. Ils doivent lire sur mon visage un léger agacement (j’ai Fukushima dans l’oeil droit et une allocution de François Baroin dans le gauche) car le silence se fait aussitôt.

« Peut-on connaître la cause de votre présence dans les couloirs plutôt que dans la salle indiquée sur votre emploi du temps magnifiquement imprimé en vert salade délavée ?

– C’est pas not’faute monsieur, la prof elle est pas là. Mais vous fâchez pas, là on descend en perm’ ! »

Je calcule rapidement que le volume de la salle de perm’ avec ses pensionnaire habituels (retardataires, exclus, renvoyés de cours pour violence sur animaux impliquant un salami et du scotch) risque d’être un peu saturée par l’arrivée inopinée d’une classe entière et invite donc ceux qui le souhaitent à rester dans ma salle. J’accueille donc pour la gloire seize mouflets, dont huit que je rêve fréquemment cloués au pilori en place publique.
Je les laisse s’installer et, histoire de passer le temps, leur demande ce qu’ils souhaitent faire.

Et là, bug dans la Matrice. Boyd, le plus insupportable des chiards de la classe lève de grands yeux sur moi.

« Ben, on travaille ! On peut pas revoir les trucs de grammaire qu’on comprend jamais ? »

Pas le temps de faire un arrêt cardiaque, on ne laisse pas passer une occasion comme ça. Je saute sur mon véléda et me met à raconter l’histoire d’une phrase. Ils sont tous assis n’importe comment, sans cahier, qu’importe. Peu à peu, certains sortent des feuilles, prennent des notes plus propres que la moitié du cours que je m’échine à leur construire. Quatre ou cinq bavardent, mais tout doucement. Ils s’arrêtent quand le sujet les intéresse, genre quand j’explique pour la millionième fois quand est-ce qu’on met « é » et quand est-ce qu’on met « er ». Dans les prunelles de Bastian, ça s’illumine, il a compris. Il n’y a pas d’enjeu, je distribue du savoir, ils prennent ce qu’ils veulent. Ils veulent beaucoup.

A un moment le son monte. Ma voix aussi va monter je gonfle la poitrine

et puis non. Après tout je ne suis même pas censé être là, eux non plus. Et tout doucement, Lucia fait « chut », et les bruyants s’excusent.

Je continue mes explications, que les propositions subordonnées, le nom fait peur mais en fait c’est tout facile. Deux se détournent, trois recommencent à suivre.

Quand ça sonne, ils rangent soigneusement leurs feuilles, cahiers, brouillons plein de notes toutes propres. Et descendent dans la cours en silence. Je m’assois à mon bureau. Je suis prof, ça faisait longtemps. Et bon sang que ça fait du bien.

Elincia déboule, elle est furax.

« Monsieur, si j’aurais su je serais venue en français plutôt que d’aller en perm’ !
– Vu ton emploi des modes verbaux, ç’aurait été du bon sens en effet.
– Quoi ?
– Non rien.
– Ouais ben en tout cas, Oscar il était trop content il dit que vous avez fait des jeux !
– Eh bien Oscar a

– … a raison. Fallait venir. »

Ouais. Pendant cinquante-cinq minute on aura joué à apprendre.

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