Paradigme descendant

Tiens, ça faisait si longtemps que je n’avais pas évoqué mon travail (ma vie ma bataille, fallait pas qu’elle s’en aille), que le dernier article en traitant a failli se retrouver en deuxième page le pauvret. Remédions à cette coupable négligence. Sont donc conviés à rester :

– Ces feignasses de profs.

– Ceux qui aiment les enfants (pas comme ça, monsieur).

– Ceux qui n’aiment pas les enfants.

– Les parents d’élèves.

– Ceux qui ont déjà été élèves.

Tout le monde suit ? Sourions c’est parti. Et accrochez-vous car je m’apprête à me transformer céans en vieux con rétrograde. A ma décharge ça n’est pas ma faute. Le blâme en revient entièrement à une petite pancarte jaune qui m’attendait bêtement lors d’une énième réunion. Voici ce qu’elle disait : « M. Samovar, personnel d’éducation ou d’enseignement. »

Je vous laisse trois minutes pour lire et comprendre, on corrige ensuite.

Ce qui a donc achevé de déverrouiller les portes déjà pas mal usées de ma patience, c’est bien entendu cette magnifique conjonction de coordination, j’ai noté « ou ».

Personnel d’enseignement OU d’éducation.

Ben vous savez quoi ? J’aimerais que ce soit vrai.

Je m’explique : il y a quelques années, l’Education Nationale a décrété la mort du « paradigme descendant ». Je sais, comme ça, ça vous laisse un peu froid, genre côtelette abandonnée par inadvertance sur la banquise. Donc je traduis. Le paradigme descendant, c’est l’image que l’on a tous de l’école, à savoir le prof, dépositaire du savoir (en haut donc), qui déverse de grands seaux de savoir sur l’élève qui fait de son mieux pour le recueillir avec des bassines. J’avais une autre métaphore en tête, mais je crois qu’il vaut mieux pour tout le monde que je la taise… En tout cas, cette conception de l’enseignement a été marquée du sceau de l’infamie. Berk. Caca. Prout.

Et on a donc décidé quelque chose de révolutionnaire : mettre l’élève au centre du système.

En gros, les enseignants doivent partir de ce que l’élève sait pour mettre son cours en place, consolider des faiblesses, jouer sur ses points forts. Le cours est avant tout destiné à l’individu élève.

Eh bien comme le dirait notre amie Rachel dans l’antique série Friends : « What a load of crap ! » Littéralement : « Quel paquet de merde ! »

Parce que dans les faits ça a donné ça, pour chaque moutard. 

Alors bien sûr, je ne suis pas la réincarnation de Mlle Mangin, qui pense que les chiards, faut les mater à coup de règle en fer. Mais ce principe montre bien à quel point l’enfer est pavé de bonnes intentions, et surtout de pierres de trop de tailles différentes.

Mettre l’élève au centre du système, c’est aussi arrêter de voir le savoir comme une priorité. Ce qui prime avant tout, c’est son parcours personnel, individualisé. Sur le papier c’est génial. Mais c’est aussi la mort de l’argument qui serine que « de mon temps, à quarante par classes, ça se passait très bien arrêtez de demander des groupes d’élèves à vingt ! »
Dans ce fameux temps, chaque élève avait pour obligation de suivre un modèle. Une norme. Tant pis pour ceux qui ne s’adaptaient pas, ils étaient laissés au bord du chemin. Aujourd’hui, on tente de tous les faire avancer, chacun à leur rythme. Et quelqu’un veut-il bien m’expliquer comment on fait pour faire avancer de concert Falbala qui, en troisième comprend à peine ce qu’est un complément d’objet tandis que Tenessee vous pointe les entorses au naturalisme de Zola dans les premières versions manuscrites de L’Assomoir, qu’elle a consulté lors d’un énième voyage à Paris ?

M. Samovar aime bien avoir cours avec Tenessee

L’émulation entre élèves en difficulté et en avance marche jusqu’à un certain point. Mais comme je le serine sans cesse, passé un certain effectif et une trop grande disparité dans les savoirs, les professeurs se retrouvent à faire un « cours moyen », qui ne convient à personne, trop superficiel pour les uns, trop simple pour les autres.

Et je le prouve :

« – Aujourd’hui, nous allons tenter d’organiser un débat, grâce à ce que nous avons appris sur le texte argumentatif. J’ai une liste de sujet mais on peut prendre deux minutes pour en trouver un propre à votre classe.

– OM PSG ! OM PSG !

– Je te demande pardon, Adlai ?

– Ben on peut dire que l’OM c’est des enculés et que le PSG ils déchirent.

– Adlai, il me semble qu’on a déjà parlé du niveau de langue non (bordel de merde) ? Et comme je l’ai répété plusieurs fois, un débat c’est un moment où on échange sur des points de vue différents et…

– Azy je comprends rien j’en ai marre c’est bon !

– Monsieur ?

– Oui Annalee ?

– Peut-être un débat sur le parti pris de l’auteur dans Persépolis pourrait-il être intéressant ?

– N’importe quoi ! Y en a marre de ces trucs de meufs ! Moi je veux parler de Sarko ! Allez on parle de Sarko !

– Tu penses que tout le monde a tes connaissances en politiques, Jowy ? Sinon, il faudra que tu leur expliques que…

– Non non non, c’est mort, c’est trop compliqué, et puis j’ai pas envie de parler avec d’autres personnes, je sais que j’ai raison. »

Bien entendu, les trois minutes s’écouleront en pure perte et je proposerais un sujet bien neutre, histoire que tout le monde grogne un peu mais tente de participer quand même.

Finalement on a fait un débat sur lequel est le plus fort entre le Pokemon rouge et le Pokemon vert.

Deuxième effet pervers de ce système : le clientélisme. Les gamins, obscurément, comprennent que c’est eux, la cheville ouvrière, le petit soleil sur la scène pédagogique. Et ils ne se privent pas d’en jouer. « Monsieeeeeeur vous nous les rendez les devoirs qu’on a fait il y a une heure ? » Et si jamais j’ai le malheur de ne pas les avoir corrigé. « Ben si c’est comme ça, moi je travaille pas. »
Passer alors à la sanction, c’est l’échec : un élève braqué est un élève qui ne bossera pas. Donc dans ces cas-là, deux solutions : soit tu prends deux minutes pour cet élève là tout seul en laissant les autres à part pour lui expliquer que les copies ne se corrigent pas en les fixant, soit tu lui rabats son caquet en recourant au sarcasme. Mais dans tous les cas tu perds du temps. Les élèves ne sont plus des élèves, ils sont des clients :

Et je le prouve, numéro 2 :

« – Aujourd’hui, nous continuons notre voyage dans les Misérables avec la découverte des Thénardier, que va vous présenter Mist.

– On fait encore ça ? A quoi ça sert ?

– Meg, je ne me rappelle pas d’avoir vu ton petit index mutin se lever pour solliciter la parole et encore moins de te l’avoir donnée.

– Non mais c’est bon, ça fait deux jours qu’on travaille dessus on peut pas faire autre chose ?

– Etant donné que j’ai prévu que vous alliez travailler dessus pendant deux semaines et que ta copine attend de pouvoir prendre la parole, non, on ne fera pas autre chose.

– C’est bon, c’est pas la peine que je travaille alors.

– Meg… (les points de suspension dans la voix, en général, c’est mauvais signe)

– Non mais on peut pas plutôt faire des trucs intéressants ? Genre Twilight ?

– On l’a déjà abordé dans notre leçon sur le fantastique tu te rappelles ?

– Ouais mais c’était pas assez, il y en a marre des livres de vieux. »

Et Meg de renvoyer en cuisine son plat de Misérables qui n’a pas l’heur de lui plaire. Par la faute de son enseignant bien sûr, qui n’a pas réussi à lui transmettre le feu sacré. Peu importe que l’enseignant en question ait passé six heures à préparer des activités de groupe, des recherches en salle info, des mises en place de pièce de théâtre ou des créations de podcasts, ça ne va pas. Le prof devient donc une sorte de candidat de télé-réalité où il espère, à chaque cours, que son plat aura les faveurs du jury des chiards. Comment alors, s’assurer une légitimité quelconque ?

Prof en cours en 2012 (allégorie)

Dernier souci : le statut du prof. Qui sommes-nous finalement ? Sans paradigme descendant, nous ne sommes plus les mentors, dépositaires d’un savoir monolithique. Ca ne me déplaît pas plus que ça en fait. Mais nous ne sommes pas non plus des passeurs de connaissances, nous devons avant tout être à l’écoute des gamins et de leurs frémissements intérieurs, dont le moindre peut contrarier son apprentissage.

Du coup, nous sommes devenus une grosse combo de profs / nounous / aide parentaux / assistants sociaux / infirmiers et j’en passe. Nous nous sommes perdus. Et si nous ne savons pas qui nous sommes nous-même, comment les autres peuvent-ils le deviner ? Dès lors, ça ne m’étonne plus des masses les soucis de violence scolaire, les classes sans dessus-dessous ou les mioches qu’on retrouve en train de tourner un film porno dans un ascenseur (semi-véridique, il manquait juste la caméra.)

Alors oui, je suis un vieux con. Il voudrait quoi pour arrêter de radoter, le vieux con ?

Eh ben qu’on dégage à coups de pieds au derche l’élève de sa position centrale et qu’on remette en avant ce qui n’aurait jamais du en bouger. Le savoir et l’apprentissage. Nous évoluons. Evidemment qu’on ne peut plus enseigner comme il y a quelques décennies. Mais la mission, elle, ne doit pas changer. Le boulot d’un prof est avant tout d’enseigner, le boulot d’un élève de se forger les armes dont il aura besoin pour survivre dans notre monde d’adultes. Et je ne connais pas des masses d’endroit, dans ce monde d’adulte, où l’on vous mette au centre des préoccupations.

Les profs et les élèves doivent réapprendre à bosser en équipe. Nous avons une responsabilité gigantesque, mais eux aussi. Et oui, c’est dégueulasse : ils sont mille à avoir des problèmes, souvent graves. Mais ces problèmes, ils devront y faire face toute leur vie. Nous sommes là pour les aider à les surmonter mais pas pour supprimer les responsabilités qu’ils ont. Parce que c’est malhonnête.

Nous sommes des menteurs. Nous faisons croire aux chiards qu’il y aura toujours une main pour les rattraper, pour les aider, pour tricher avec la réalité, de façon à ce qu’ils s’en sortent. Et c’est dégueulasse de raconter ça, quand nous connaissons tous l’énormité de ce mensonge. Nous sommes là pour les instruire, pas pour leur raconter une jolie histoire en saupoudrant tout ça de quelques paillettes de savoir qu’ils voudront bien picorer.
Alors tout ça passe évidemment par des efforts : commencer par remettre sur pied une formation sérieuse des enseignants, formation qui doit se poursuivre sur le long terme. Permettre aux gamins d’apprendre dans des groupes moins surchargés. Penser sérieusement aux apprentissages hors de la salle de classe, mais en arrêtant de bricoler chacun d’un côté qui un voyage qui une sortie. Et surtout arrêter de désigner des fautifs. Agir.

Alors peut-être qu’à ce moment là, il se passera un truc miraculeux. On enseignera. Et peut-être, juste peut-être qu’on fera encore mieux : on élèvera.

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