La mer

La mer me manque.

C’est pas des blagues. Pas un cliché. Pas une nostalgie de juillet en plein mois d’hiver. La mer me manque et c’est une plaie qu’on ne peut pas recouvrir. Alors on la laisse à l’air libre, on apprend à ne pas s’appuyer dessus, à ne pas solliciter le membre blessé. On est handicapé et il n’y a rien à faire.

La mer est le seul endroit où la promiscuité ne me gêne pas.

D’abord parce que faut la vouloir, la promiscuité. Si on souhaite s’isoler, il suffit d’un bébé aventure. Quelques pas le long du sentier. Voiture laissé sur le bas-côté. Il y a toujours une crique à glander où stationnent au pire, deux ou trois ahuris sans intérêt. Ensuite parce qu’il est tellement ridicule, ce soi-disant attroupement. Un coup d’oeil sur l’eau, en face. La voilà, l’immensité. Le grouillement humain est insignifiant. On est toujours chacun face à la mer. Même les vacances en famille, quatre-cent kilomètres et parasol dans le coffre n’y peuvent rien. Le ressac ne peut s’écouter qu’à un seul, ça n’est qu’un bruit sinon.
La mer c’est pas l’océan, cette espèce de grand flaque molle d’être trop répandue. La mer est un cristal de vie trop noire d’être sondée. Un grimoire à mystère, on barbotte dans les pages d’introduction, pas fou, on tient à notre santé mentale.

La mer est le seul endroit où l’inaction m’est inoncevable.

J’ai toujours six ans, je trépigne d’incompréhension devant mes parents affalés sur les serviette. Bon sang on nous attend. Pour un bal, une lutte, une métamorphose. Comment peut-on concevoir de rester terrien lorsque l’occasion est donné de s’immerger ? D’évoluer en trois, quatre dimensions. Et de lutter pour ça, on ne devient pas un piaf à la con. Non. La mer exige qu’enfin on prenne conscience du corps. Des muscles qui dévorent l’oxygène que les poumons aspirent, bouche ouverte, lèvres brûlées au sel. On force sa nature, c’est violent. La seule violence qui m’exalte. La peau qui se rappelle à nous sous le froid renvoie le mot trip à un truc de minable. Le bout des doigts écorché sur le granit des rochers comme autant de combats clandestins.
J’avais huit ans je rêvais d’un art martial qui se tiendrait dans les vagues. Je n’en n’ai jamais parlé, il y a des trucs qui sont trop grands pour sortir d’une poitrine aussi chétive.
Pourtant la mer démontée, démoniaque des tempêtes de novembre me donnait raison à chaque coup contre les maisons trop proches de la côte.

La mer est le seul endroit où l’on communique autrement.

Ils étaient quatre, cinq avec ma soeur. Les seuls acteurs de mes vrais « souvenirs de vacances ». Parce qu’on affrontait, qu’on jouait la mer ensemble. Avec tout le sérieux de la tribu des juste-avant-l’adolescence. Et parce qu’on formait cette chaîne, les liens étaient serrés, très serrés. Et dans mes souvenirs de leur visage, pas le moindre gramme d’amertume. La mer, c’est trop salé pour ça.

J’ai grandi.

La mer je vais la voir comme un prisonnier à perpète. Vite fait. Quand je me suis bien conduit, qu’on en a le temps. Je me méfie. Préfère ne pas trop m’en approcher. Des fois que la douleur se réveille. Et le rêve toujours se manifeste, la nuit après. Le rêve le plus simple. Le plus évident.

Je nage.

Je nage et pas une terre en vue autour de moi. Je sais qu’il n’y en a pas ou plus. Que mes forces ne sont pas éternelles. Je vais finir par abandonner. Mais pas tout de suite. Pour le moment je vais lutter.

Me mesurer à l’infini.

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