Lever de rideau

L’enseignement est plein de petits moments magiques : le remplissage des bulletins, les voyages scolaires, la double portion de frites à la cantine ou la chasse à cours des élèves dans les couloirs (juste après les frites, c’est hardcore).

Et puis il y a les moments magiques qui se répètent ad nauseam. Parmi eux le lever de rideau, le début du spectacle, les bandes annonces au ciné : j’ai nommé l’entrée en classe.

Parce que, ami lecteur, apprend que les élèves ont inventé un truc génial : la compression du temps. Durant les deux quarts d’heure qu’on leur octroie pour se défouler, faire pipi ou bavasser un coup, ils parviennent à vivre des aventures dont on n’a pas idée. Parfois, même les cinq minutes allouées pour se rendre d’une salle à l’autre suffise. Et ne voilà-t-y pas qu’arrive en beuglant un troupeau de vingt-sept créatures, vingt-sept histoires différentes que Vanille a piqué son portable à Hope et que ça va chier grave monsieur oui bonjour pardon, qu’Allegro il a découché de chez lui mais en fait que jusqu’à 16h30 parce qu’il voulait pas rater Plus belle la vie et puis monsieur on nous a donné des préservatifs pendant la réunion sur la hihihisexualité.

Autant vous dire que dans ce bordel ambiant, l’idée même d’expliquer à des gnards la notion de texte argumentatif relève de la douce rêverie ou du premier programme électoral venu. Intervient donc ce que des pédagogues de tout poil ont appelé… *roulements de tambours* (oui, on était un peu short sur le budget effets sonores de ce billet, mais on se rattrape sur la longueur des parenthèses, ce qui n’est pas tout à fait la même chose mais bon, il faut parfois savoir se contenter de ce que l’on a, et il serait peut-être temps de retrouver le fil de mon discours, parce que cette incise commence à prendre ses aises)

LA PRISE EN MAIN.

Oui. Oui je sais c’est décevant.

La prise en main est donc le charmant petit exercice consistant à rappeler à nos chères têtes blondes que, au fait, le boss c’est un peu nous, et que leurs histoires, ils vont devoir se les garder pour plus tard ou les envoyer aux scénaristes de Plus Belle la Vie. Et bien entendu, il n’existe pas une seule méthode. Ni même une méthode par enseignant. Ni même une méthode par classe. Parce que l’état de nos troupeaux change en fonction de trop de facteurs pour permettre une quelconque routines. Facteurs comportant entre autres, mais pas seulement : le moment de la journée, le moment de l’année, le cours précédent, le cours suivant, le fait qu’il y ait un devoir noté ou pas, le fait qu’on ait donné des devoirs, la programmation télévisuelle de la veille, l’âge du capitaine et le menu du jour.

A toutes fins utiles, petit florilège d’entrées possibles en classe :

– Méthode numéro 1 : l’entrée sereine (elle n’a aucun intérêt)
Il arrive de temps en temps que les élèves réalisent que le truc en bois devant eux est une porte de salle de classe, nous disent bonjour et s’installent tranquillement tandis que, après un discret froncement de sourcils, les deux trois étourdis jettent leurs chewing-gum à la poubelle. On a alors quelques instants pour échanger une plaisanterie avec la classe avant de se mettre au boulot. Ca arrive environ une fois sur dix.

– Méthode numéro 2 : le test d’endurance
C’est l’une des plus classiques. Mon établissement étant l’annexe d’un de ces camps de travail dans lesquels on s’éclatait dans les années 40, les gnards doivent attendre qu’on leur en donne la consigne avant de s’asseoir. Donc en cas de bavardage prolongé, il suffit de patienter tandis que, avec un sourire ironique, on s’effondre dans son splendide fauteuil à roulettes plastique-tissus qui gratte (on évite de se casser la gueule quand même). La résistance physique de la majorité des ados rendant des points à ceux d’une limace asthmatique, les derniers bavards sont rapidement réduit au silence par une majorité désireuse de poser son derrière.

– Méthode numéro 3 : l’appât (ma petite préférée)
Le succès de cette méthode-là réside dans l’exposition judicieuse d’un objet incongru (sculpture, carnets de brouillons d’auteur, crochet de boucher) laissé bien en évidence sur le bureau. En général la curiosité est assez forte pour imposer le calme.

– Méthode numéro 4 : je travaille chez AB Production
Elle nécessite de bien tendre l’oreille dans le couloir. Si jamais les mômes continuent à piailler une fois en classe, les couvrir d’un regard type ogre à la diète et demander le plus fort possible si, non, vraiment Brenda sort bien avec Anthony alors qu’il avait dit oui à Rama. Pour citer l’une de mes ouailles, un prof qui se mêle de leurs affaire « c’est juste trop grave pas possible. » Grave.

Méthode numéro 5 : le chantage
Oui c’est vil, oui c’est bas et ça peut vous valoir les foudres de votre marmaille mais c’est parfois tellement bon de s’exclamer à haute et intelligible voix : « Oooh, c’est vraiment dommage avec une telle ambiance, je ne pourrais pas vous passer l’extrait de film que j’avais prévu aujourd’hui. »
Ca marche toujours. Toujours. L’extrait de film en question durera, bien entendu, six secondes trois dixièmes, mais ils n’ont pas à le savoir.

Mais l’entrée en classe, c’est aussi et surtout un moment privilégié d’échange entre les élèves et les enseignants, un instant d’entre deux. Une respiration durant laquelle Alastor vous demande (et c’est entièrement véridique) :

« – Au fait monsieur, j’ai tapé votre nom sur Internet.
– Ah vraiment ? Pour quelle raison ?
– Eh bien pour vérifier vos diplômes et vérifier que vous êtes bien qualifié. »

Là, tout est dans la rapidité de la répartie. 0,7 seconde, c’est encore acceptable.

« Tu aurais dû me poser directement la question, Alastor. Pour tout te dire, j’ai été condamné à cinq ans de prison pour meurtre. Comme je ne voulais pas effectuer cette peine, j’ai fui en Colombie pour mettre en place un cartel de drogue. Quand j’en ai eu assez, j’ai détourné un avion et je suis rentré en France où j’ai passé mon CAPES. Tu as eu ta réponse ? »

Tiens ça me fait penser que j’ai eu le silence assez vite, ce jour-là.

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