Espace, temps et éducation nationale

Vu que ma relation avec Claudette progresse à un rythme qui me laisse espérer un rapide divorce à l’amiable, j’aimerais ressortir ma batte à clous du placard où elle s’étiole, la pauvrette, pour m’attaquer à l’un de ces délicieux mythes que l’on nous ressort à longueur de journaux télévisés, de blogs bien pensants et autres : celui de l’emploi stable.

Parce que les profs c’est rien que des feignasses qui, quelles que soient les énormités qu’ils racontent, feront toute leur carrière dans le même bahut. Que même ils ont un mug avec leur nom en salle des profs.

Et là je me gausse. Et je me lance dans un flashback.

Ah oui non pas tout de suite. Précision d’abord. Ce billet n’a pas pour vocation de me faire plaindre. Du point de vue de mon travail, je me considère comme un privilégié, et de loin. Il s’agit juste du reflet d’une situation devenue commune, que je souhaite présenter aux regards de certains esprits qui, me chuchote-t-on, parlent parfois un peu vite.

Sur ce reprenons, je deviens pénible avec mes interludes.

*bruit de harpe, écran flou* Flashback

Nous sommes en 2007, je viens d’avoir mon CAPES. On me laisse les vacances scolaires pour digérer la nouvelle. Et deux semaines avant la rentrée, on m’annonce, comme ça, par courrier, que je suis affecté au fin-fond de l’Académie de Nantes, que je connais à peu près aussi bien que la liste des participants de Secret Story. J’ai donc intérêt à me grouiller, à poser mon préavis auprès du proprio (méga-jouasse, vous vous en doutez), à trouver un cabanon dans mon patelin de rattachement et plus vite que ça s’il vous plaît.

Donc le coeur lourd, nous emballons nos petits effets personnels et parvenons à nous installer dans un logement de fonction assez improbable (d’anciennes salles de cours, avec tout ce que ça suppose d’acoustique et d’isolation).
Dix mois plus tard rebelote. Mon stage a été validé, je suis maintenant un vrai prof, merci bonsoir. Il est temps pour moi de passer sous les fourches caudines de la MUTATION.

Rien à voir avec Fukushima ou le professeur Xavier. Dans le langage de l’Éduc Nat. (ouais, je dis Éduc Nat, how cool is that ?) la Mutation est un super jeu de plateau, dans lequel les joueurs (le rectorat) déplacent des petits pions en plastique moche (les enseignants) sur la carte de France. La logique est la suivante : les enseignants formulent une demande pour une académie (grosso-modo une région) particulière, puis un poste particulier dans cette académie. Bien sûr, si tu veux accéder à la super académie là-bas dans le sud histoire de préparer tes cours sur la plage, ben tu vas te retrouver en concurrence avec d’autres loquedus. Et pour nous départager, il y a le système des points.

Comme dans tout bon jeu, tu gagnes des points de différentes façons, toutes aussi fascinantes les unes que les autres : à l’ancienneté (méthode dite « à la pitié), si tu enseignes dans une zone musclée reconnue par le gouvernement en tant que telle (bizarrement il y en a de moins en moins), si, dans l’académie que tu vises, tu laisses une épouse éplorée et quelques gosses (là c’est le méga-jackpot, et je ne me laisserai pas glisser sur la pente bien tentante d’une légère discrimination)…
Donc si tu enseignes dans une ZEP où le gilet pare-balle est obligatoire et ce depuis quinze ans, que tu souhaites rejoindre Ludivine, ta chère et tendre, et tes huits gamins,  et qu’en plus tu t’es fait arracher le bras par un cocktail Molotov, tu peux avoir quelque espoir.

Bien entendu, on m’a vite fait comprendre qu’en tant que padawan de ce beau métier, j’avais le droit à la région parisienne et c’est tout.

Me voilà donc affecté. On pourra me dire que c’est déjà bien d’avoir un boulot pas délocalisé en Moldavie et que je n’ai qu’à fermer la bouche à moi. Juste avant, je voudrais juste préciser que j’ai commencer mon apostolat en tant que TZR.

C’est quoi un TZR ? Un Titulaire de Zone de Remplacement. En gros, on accepte de te considérer comme un vrai prof – honneur suprême – mais tu n’enseignes pas dans un établissement précis : tu es susceptible d’être affecté dans un, deux, trois, voir quatre établissements différents à la fois, parfois distants d’une cinquantaine de kilomètres. Soit pour toute l’année, soit pour deux semaines, ça dépend. Et pour rajouter au fun de la situation, on t’annonce généralement le nom de tes établissements… le jour de la rentrée ! Donc inutile de te casser à préparer des cours de Troisième si tu te retrouves en début d’année à enseigner à des étudiants en IUT.

J’ai donc été le meilleur ami des RER et bus divers trois ans durant. Au bout de trois ans, Hosanna, alléluia. Les hautes autorités du rectorat daignent me donner un poste fixe dans au collège Criméa. En gros j’y reste aussi longtemps que je veux.

Enfin presque. Car il y a toujours de chouettes petites clauses dans ce boulot.

Tu n’es pas sans savoir, lecteur avisé, que l’on fait des économies sur tout, en ce moment. Y compris, et surtout, dans le Ministère qui m’emploie. Donc, les recteurs d’académie se prennent un peu pour des survivants de Gallifrey et économisent en nous piquant du temps. En gros les principaux de collège disposent d’un certain nombre d’heures à répartir entre les matières et les classes. Et quand il n’y a plus assez dans un certain enseignement, eh ben le poste saute. Et là, la personne qui est instamment priée de partir est la dernière arrivée. Dans mon cas, votre serviteur. Bref, même en poste fixe, je suis sur un siège un zeste éjectable.

Membres du rectorat en pleine distribution d’heures de cours

Je signalerai juste qu’à part provoquer quelques ulcères supplémentaires chez les profs qui le méritent bien, je ne suis pas sûr que ce système de turnover perpétuel soit des plus indiqués pour les élèves. Des élèves qui voient leurs enseignants se réhabituer chaque année aux codes de leur bahut. Des enseignants qu’ils sauront partis l’année prochaine alors « votre projet de voyage, il ne se fera pas, monsieur. » Des enseignants jetables. Kleenex. Qu’on efface avec l’année passée.
Des équipes pédagogiques qui peinent à mettre en place autre chose que des activités éphémères, quand on connaît l’importance de repères stables, de rituels persistants dans l’univers adolescent.

Donc non. L’immobilisme dans notre profession, s’il a jamais existé, est une tare depuis longtemps révolue, qui a même entraînée avec elle la stabilité.

Vous en faites pas. On a encore les vacances.

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