5:30

Ça n’a jamais manqué.

S’il reste encore quelques filoches de magie, si la réalité parfois s’estompe, c’est à cinq heures et demi.

Cinq heures et demi, c’est l’entredeux.

Non, Paris ne s’est pas encore éveillée, laissons-la dormir et faire mentir les chansons. Cinq heures et demi c’est l’heure qui n’a jamais trahi. Lorsque la nuit se retire, le merveilleux se filigrane.

L’air. L’air propre de ne pas avoir été aspiré, recraché. De ne pas s’être mêlé aux gaz d’échappements, à l’eau, aux voix humaines. Un air qui emplit parfaitement ; jusqu’au bout des doigts. C’est un secret entre le vent et quelques éveillés. Vous êtes les premiers. Les seuls au monde. J’ai voyagé au bout du globe, j’ai vu des choses dont vous n’avez pas idée et je m’offre. Je vous marque. Juste vous. Du sceau des éveillés.

Les sons. Qui résonnent presque timidement après le grand silence de la nuit. Des pas. Des moteurs. Leur plainte est plus sourde, moins entrecoupée. On s’arrête moins, dans ce matin petit. Des roulettes de valise aussi, à cinq heures et demi, il y a souvent des valises. Mais pas de voix. Pas tout de suite. Parce que ça briserait quelque chose. Le rêve d’un monde sans nous. Peut-être qu’en fait, la pluie continuerait de tomber, les trains de rouler, les pierres crisseraient pareil, les métros aussi. Unité. Il n’y aurait juste plus ce qui divise : la voix humaine.

La ville. La ville, humble, du coup. Elle n’a personne à impressionner, elle se retrouve là, comme une idiote. Alors du coup, les monuments cessent de se la raconter. Plus de toitures fantaisistes, de portes en fer qui claquent, de tocsins de bronze. Juste de grand tas de pierres un peu gauches qui se tiennent là, en silence. Qui attendent. Calmes. Et du coup, ce sont les feuilles qui s’agitent. Qui bruissent, pour une fois qu’elles peuvent causer. Les ombres s’étendent végétales. Il y a comme des sylphes qui sautent de branche en branche. La dryade s’est fait nocturne, plus belle encore pour qui parvient à en accrocher la prunelle.

Les hommes. Se reconnaissent. Ceux qui ont accompagné la nuit jusqu’au bout et se retrouvent seuls. Un peu gênés d’avoir été abandonnés comme ça, sans prévenir. Le noir ne protège plus, la lumière ils n’en veulent pas encore. Alors ils filent, se font silhouette.
Et puis ceux qui célèbrent le jour. A leur corps défendant. Pour des rites qui s’appellent : travail, voyage, obligations, imprévus. Qui marchent sur de l’ouate. Histoire de ne pas casser ce début de clarté. Chacun fait attention. Synergie, pour une fois.

Le merveilleux dure grand maximum jusqu’à six heures, l’heure humaine. Où l’on recouvre le monde, toile cirée. C’est pas tout ça mais il y a du travail. Des histoires à écrire, d’autres à bazarder. Mais c’est pas grave.

Il y a eu 5:30.

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