Naufrageuse

Élève

Un jour ce sera grave.

Tanith.

Un jour ce sera grave. Le livre de tes fantasmes noirs va s’écrire sur le vrai. Le collège sera ce labyrinthe que tu nous inventes, les élèves ces pervers malsains que tu sculptes.

Tanith tu mens. Depuis qu’on te connait.

Souvent je me dis que tu mens en espérant nous faire mentir. Les profs. Que tu n’en peux plus d’être la jeune fille fragile en qui on espère, qui devrait se reprendre. Mieux faire. Qui, simplement, peut.
Qu’est-ce qu’on a l’air de bien te connaître, hein, nous, adultes, qui te fréquentons une poignée d’heures par semaine ? Alors tu enrages, tu te révoltes. A défaut d’empoigner des armes, comme tu me l’as confié un jour – tremolos ma non troppo – tu empoignes la langue tu la tords en fouet ardent. Les victimes : pas de discrimination. A douze, trente ou cinquante ans, tu les embobines. Chacune convaincue d’être dépositaire d’un secret primordial, de la pièce de puzzle qui met fin à toutes les questions. Aux angoisses. Jusqu’à ce que ton énième décor de carton tombe. Tu as menti encore. Non ces marques ne sont pas des bleus, non le garçon de vingt ans qui attend n’est pas ton copain. Non, il n’y a pas de fight club dans les caves de ta cité. Au début ça te faisait marrer. De moins en moins, j’ai l’impression.

La drogue chaos : le mensonge.

Une histoire en entraîne une autre. Ne me contredis pas, s’il y a un truc que j’ai appris en touillant des mots, c’est bien ça. Et ça n’arrête pas. C’est terrifiant hein, le langage ? Pourquoi, crois-tu, cette lourde lanière de cuir sur les grimoires ? Les lettres : foutus symboles de sorcières. Alors à force tes mensonges, tu ne les contrôles plus bien.

Mais tu fascines.

Une conteuse ça fascine toujours. A ton âge, surtout les garçons. Et ça t’exaspères, leurs rires gras dans tes histoires et le long de ton physique. Adolescente. Tu aimerais t’en dépétrer. D’un autre côté, les voir s’écarquiller lorsque tu leur racontes une virée nocturne, un cousin toxico, mais quel trip ! Sentir le prof à côté gerber sa compassion frelatée… toujours le même délice. Le faux-semblant : ta langue maternelle. Comme les naufrageurs bretons, ta voix est un fanal, tu nous diriges sur les récifs de ton mal.

Je pourrais essayer de t’avertir en proverbe. La réalité couche dans le lit du mensonge. Un truc comme ça. Aucun intérêt. Encore une fois, la seule chose possible : être là, intervenir en dépit de notre dignité lorsque ça va trop loin, que ta berlue blesse ; que, dans le rire de tes admirateurs, il y a comme un frisson.

Et espérer te voir émerger de ton adolescence, ton apocalypse.

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