Paris et le bouseux

Paris,

Viens donc voir par là, on a quelques comptes à régler.

Sais-tu déjà à quel point je suis mal chaussé pour te parler ? La banlieue, t’as pas pire comme No Man’s Land. Pour tes habitants, tu restes un provincial cul-terreux, pour le reste de la France, t’es un de ces petits péteux de la capitale. Je le sais, j’ai connu les deux positions. Mais basta, on doit parler. Je veux dire vraiment. Tu permets que je te pronomme au féminin dis ? Cliché je sais. Mais c’est ta faute. Ville-sorcière.

On y est et tu ne peux plus reculer. Après cette crise que tu m’as piquée lorsque j’ai évoqué Londres. « Pourquoi elle ? Pourquoi pas moi ? » Déjà parce que Londres ne me les brisait pas, elle. Toi, tu m’as exaspéré depuis le début. Fasciné, irrité, enjôlé, démoli.

On est seul, chez toi. C’est facile de s’en rendre compte. Il suffit un jour de choisir de descendre le boulevard Voltaire. L’asphalte qui mord aux chevilles, les regards qui croisent sans vous toucher, les voitures presque immatérielles. Il ne doit pas y avoir d’accidents, boulevard Voltaire. Ou alors c’est fait exprès. En temps normal, ça vous traverse sans vous toucher. Même les magasins ne sont pas vrais. Des devantures en carton, des décors de théâtre. On pourrait même continuer plus loin, errer sans fin. Faut vraiment s’enfoncer dans tes capillaires pour qu’enfin, des yeux acceptent ton regard. Le plus souvent, ce sera pour s’y mirer.
On est seul chez toi. Sans compte à rendre à personne. Tu te donnes entière et à millions de fois un. Ton armée.

 Je ne l’avais pas vu, le sergent-instructeur dans ton ombre. Sans doute parce qu’il est discret. Et qu’il sculpte les corps et les pensées sans aboiements. Il fait mieux. Il anesthésie. Dans les rues on ne bouscule pas. On ne sent plus la chair des autres. On n’avancerait pas sinon. On ne parle pas fort. On crée son espace sonore. On ne loge pas dans un taudis surévalué. On habite Paris. Ton engeance est survivante. On renonce beaucoup, pour t’occuper. Ça blesse les corps tendre de province. C’est comme ça. Sinon il ne resterait plus qu’à s’écrouler par terre en sanglots spasmodiques. A renoncer, à s’éjecter dans une proche banlieue pavillonnaire, lot de consolation.
Les épreuves n’en finissent jamais avec toi. L’émerveillement te hérisse. Tu attaques par la surenchère. Multiplication de merveilles, flèches de granit, gâteaux à la crème minérale, tunnels secrets, ponts des murmures. Musées à trésors, restaurants-spectacles. Comment veux-tu que la respiration reste coupée, les yeux écarquillés plus de six mois ? Si l’on n’est pas exceptionnel – j’en connais – l’innocence s’émousse et il faut vraiment de sacrés paradis artificiels pour ressusciter le goût.
C’est pour ça que j’ai alterné entre l’ermite et le flambeur. Que je me suis gavé de cette cours des miracles où tes minis-jardins jalonnés de ruines me faisaient hurler d’extase, mais moins que ces librairies cachées où le temps s’arrêtait. Avant de me retirer dans la mini-chambre moquette beige. Le temps que le vertige s’arrête, le temps de retrouver les sens, l’humain. J’ai fui la morgue, je fuis bien. Elle ne m’a jamais rattrapé.

Toi si.

Quand j’ai cru te quitter tu m’as fait le coup de la sirène. Tu as dû sentir que j’attendais du subtil, de l’intangible. Alors tu es passé au plus grossier : la nostalgie. Et ça a mordu. La nostalgie qui ne lâche plus prise, ville folle. Ca t’amuse hein ? D’aller te refléter jusque dans une collègue cheveu rageur, poignets enlacés, tatouage vigne vierge. Ou quand tu te la joues intello. C’est là qu’est l’intelligence, le rythme, c’est là que tu deviendrai digne, enfin. Au milieu de ces êtres improbables incroyables. Tu miroites le regret. Jusqu’à ce que je supplie, que mon plus cher désir ne soit plus que celui-là : céder. Pour qu’une fois exaucé, je recommence à te maudire.

La lutte d’une existence. Pour toi une respiration.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s