Mauvaises lectures

   Ils sont là. Cachés dans un coin de la bibliothèque. C’est moi qui les dissimule, ils ne s’en froissent pas. Pas susceptibles. Ils en ont vu d’autres, des bien pires. Ils sont trois, couvertures démolies, pages en vrac. Rien ne leur a été accordé, pas même la qualité des matériaux. Trois volumes d’une même histoire. Celle de ma Lecture. Oui, des fois on ne peut pas railler la majuscule.

J’ai acheté le premier, je m’en rappelle, au supermarché à côté du collège, là où les gens populaire – je n’étais pas un gens populaire – allaient sécher leurs après-midi de cours. Mes parents avaient fait la gueule, le corsage osé de la nana sur la couverture avait dû leur envoyer d’inquiétants signaux quant à la qualité de l’oeuvre. Ils n’ont pas dû comprendre pourquoi leur fils, alors dans sa période Arsène Lupin, repartait dans des délires de guerrières à gros lolos. Mes parents sont des gens biens, des fois ils acceptent de ne pas comprendre, il m’ont donc laissé acquérir Les liens d’Azur.
Les liens d’Azur fait partie d’un cycle écrit avant tout pour promouvoir les produits d’une licence médiéval fantastique. C’est dire si la qualité littéraire doit arriver assez bas dans le cahier des charges. Je l’ignorais – et n’en n’avait cure alors – et me suis plongé dans les aventures de la bombasse à gros seins.

Ce ne fut pas une révélation ou un coup de foudre. J’y ai trouvé ce que je cherchais. Des fracas d’épée, des boules de feu qui volaient dans tous les sens et par-dessus tout, la connivence. La connivence avec des personnages totalement improbables mais qui, dans un coin de mon cerveau, prenaient vie et parlaient avec leurs mots à eux. La guerrière, donc, son amoureux transi de magicien, la femme ménestrel lunatique, le dragon aigri… Mais il y avait un truc qui gênait. Un truc qui s’est révélé à moi lors de la lecture du second tome. Un délicieux méli-mélo ou les sorciers maléfiques pâlissaient vachement au regard des intrigues familiales dont était victime le héros du second volume. Et j’ai compris. Que les mots n’allaient pas. Que, quand au comble de la colère, la tante Dorath « informe » son neveu qu’il est un imbécile, ça ne marchait tout simplement pas.
Jusqu’ici, les mots n’étaient que des briques. Un peu Bernard Werber sur les bords, toutes les cochonneries stylistiques étaient bonnes si ça « racontait une histoire ».

Et puis il y a eu ces êtres de papier.

Giogi d’Eperon de Wyverne et ses parents méritaient mieux qu’une colère qui « informait », qu’une douleur qui « faisait mal ». Les mots se sont révoltés, se sont montrés un à un chacun son importance.


J’ai entamé le troisième volume en tremblant de rage. Que ces auteurs à la noix et leur traducteur payé en fayots trahissent comme ça leurs bébés. En empilant les noms, en lacérant les subordonnées, en tassant les adverbes. J’en aurais rayé des phrases, n’eût été la crainte de bousiller définitivement les pages jaunâtres. Mon instant Chloé Delaume sans l’être. Les mots n’ont pas cessé de raconter. Mais ils ont commencé à dire et ça c’était le miracle qui ne pouvait arriver que dans l’antre d’une sorcière nymphomane. J’ai appris à lire.

« La trilogie de la pierre du Trouveur » a voyagé en silence de cartons en bibliothèques. On n’abandonne pas ses vieux compagnons. Ou ses mentors.

Parce que oui. Le seul personnage qui traverse intégralement les trois volumes est une sorte de hobbit barde. Un peu conteuse un peu voleuse, elle raconte les mensonges auxquels elle croit le plus.

Elle s’appelle Olive Samovar.

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