Pourquoi t’es prof ?

Tiens oui. Ca fait un moment que la question n’était pas ressortie. C’est donc à la bienveillance de l’un de mes chers lecteurs qui, en substance, m’a gentiment fait remarquer que si je n’aimais pas mon boulot, je n’avais qu’à en changer, que je dois ce billet. Dommage qu’il ou elle ait omis, sans doute épuisé par sa prose, de signer de son nom : comme le disait ce cher Desproges, c’est fou comme les gens courageux sont étourdis.

Mais enfin. Où ai-je écrit que ce job, je ne l’apprécie pas ?

Alors oui. Après lecture de certains billets, on peut deviner que je gagne ma vie à empêcher une horde de monstres adolescents de briser les porte de leur collège pour apporter ruine et désolation à la civilisation telle que nous la connaissons. Je signalerais seulement que ce blog est avant tout à vocation cathartique. La frustration, la colère et le ressentiment font plus de bruit que la satisfaction. Que l’on apprécie comme un bon bouquin, en silence dans son coin. Sans compter que le bonheur, c’est quand même très chiant à raconter. Les Rougon-Macquart à qui il n’arrive rien, ça donne Jalna. Mais en ces temps de fête et de galéjades, je vais déroger à la règle et répondre à cette question qui, je n’en doute pas, hanteuh vos jours et vos nuits :

Comment peut-on être enseignant ? (Ah, on me signale à l’oreillette que la famille Montesquieu souhaiterait un entretien à la fin de ce soliloque…)

   On peut être enseignant par nostalgie. Je pense que ce n’est pas un hasard si la majorité des profs se recrute au sein d’une population n’ayant pas posé de soucis à l’école. Mon parcours scolaire a été à l’image de celui de beaucoup d’autres élèves, ni pire ni meilleur. Il y avait les matières où je m’éclatais et celles (celle : les maths) où j’avais la nette impression que l’on me parlait en patagon et surtout, où l’on me demandait de répondre en patagon.
Mais au-delà des simples connaissances, l’école était pour moi un sanctuaire. Un lieu où le monde extérieur ne m’atteignait pas, où je découvrais des choses qui n’étaient pas moi, dont je n’avais jamais eu conscience auparavant. Des choses dont je n’avais pas toujours quoi que ce soit à faire dans l’immédiat mais qui rendaient le monde plus grand, tellement plus grand.

Ce simple souvenir est devenu mon moteur. Ma source numéro 1 de motivation. Le collège Criméa est une cour des miracles. On y trouve des gamins exceptionnels, drôles, intelligents, brutaux, brisés, déjà, par la vie, rétifs à tout effort. Pas un seul ne pose le même regard sur ces bâtiments moches qui les accueillent tous les jours. Pour beaucoup, ils sont source d’anxiété.
Je veux que ma classe soit un refuge. Un vaisseau où l’on décolle, où les règles changent. Chacun son rôle et l’on part vers les étoiles. On se dit que la vie n’est pas que   ça. Qu’il existe des histoires qu’on n’aurait jamais imaginé. Que le petit bout de mot que l’on croyait connaître dévoile des sens, des récit incroyables. Que ces bibles indigestes et indigentes, les bouquins, peuvent faire autre chose qu’hurler des formules cryptiques. Racontent un jour où de pauvres loquedus ont vaincu un vampire, où une fille a dansé toute nue sur son bureau, où des dames brunes ont aidé des dames blondes. Etre prof c’est vouloir construire un monde. Avec tout les matériaux possibles. Instructions officielles, affiches, paroles, devoirs, voyages.

Ca exige donc un sacré ego, le mystère des profs blogueurs s’en trouve par là-même résolu. Oser croire que l’on peut faire une différence, aussi minime soit-elle, dans les histoires de gamins avec qui on ne partage rien où presque, c’est d’une prétention pas possible. Même si c’est la mission que l’on peut lire dans notre – inexistant – contrat de travail.

   On peut être prof par admiration aussi. Pour ses parents – parthénogenèse du corps enseignant, évidemment. A les admirer, petit, rédiger marqueurs multicolores, les règles de grammaire, corriger les cahiers de leur belle écriture régulière.
Pour ses profs à soi. Celui qui expliquait Roxane qu’on ne pouvait qu’en tomber amoureux. Celle qui vous a tout expliqué sur une scène de théâtre. Celle, surtout, qui vous parlait sans afféterie aucune, pour qui le français c’était fluide, évident. Qui vous prenait par la voix et vous apprenait à vous exprimer oral ou écrit.

   On peut être prof par empathie. Parce que, d’un bahut à l’autre, il y a les regard des autres. Ceux qui ont choisi le même taf que vous. Avec qui vous allez partager, d’une façon où d’une autre. Les codes de la photocopieuse qui déconne encore. Les nouvelles du week-end. Ou une virée musée-resto qui finit en rires. A se dire que ces gens-là, on aurait pu les choisir, quelles que soit les circonstances. Que peu importe que Bryan vous ait encore claqué dans les doigts et ait déchiré sa copies avant de claquer la porte. Que même si on se sent submerger devant ces kilos de papiers à annoter. Quelque part, il y a de l’humain.

C’est pour ça, finalement, que je suis prof. Pour être un maillon. Un maillon qui gueule, qui en chie, qu’on sollicite un peu trop, ou pas selon son mode de conception. Mais qui participe à ce grand truc mal foutu qui s’appelle la société humaine. Et qui espère juste, en retenant les bons bouts de ficelle, que l’on s’arrimera plus solidement.

Et que d’autres conduiront leur vaisseau pour montrer des planètes lointaines, très lointaines, à ceux qui les suivent.

… Et je vous avais dit que le bonheur, c’est chiant !

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