Négatif

Ça se passe en ville. Intérieur nuit. On m’a invité, j’ai accepté, même si ça grattait aux entournures. Pour la birthday girl. Par curiosité. Et aussi, parce j’ai un soupçon. Quelque chose qui titille depuis plusieurs semaines. Assez pour traîner mes cernes de Noël jusqu’à cet intérieur bois-nuit.
Au comptoir bois, Jessica Rabbit. Elle rayonne, heureuse. Sourires, plaisanteries, visages. La sensation un peu grisante de ne pas avoir à être moi-même pour les heures à venir. La fête entame sa première gigue, je me présente à unreine pas encore décapitée.

« You had plenty money, 1922. »

Les voix s’élèvent en volutes d’alcool. Et je voyage dans le passé. Longtemps, très longtemps que je n’ai pas fait sa fête à la capitale. Paris sait recevoir, y a pas à dire, que vous soyez étudiant ou pianiste de jazz. Un empereur romain confirme, je ne m’étais même pas rendu compte qu’il était entré. On discute temps qu’il fait et conquêtes de l’Égypte. Pas facile avec la crise, tout fout le camp et Cléopâtre s’est fait la malle. Alors que je lui conseille de laisser tomber les colonnades pour un truc plus post-moderne, le portier introduit un visage de plus. L’attendu.

« You let other women make a fool of you 

Why don’t you do right, like some other men do? « 

Feu d’artifice sous mon crâne, même le filtre d’internet ne m’a pas trompé. Ce type est un masque. Le champagne aidant, je dirais même l’un de mes masques. Les pupilles par en-dessous, me revoient un regard. Celui que j’ai croisé deux ans durant, dans le miroir de chez Monsieur S. Iris par en-dessous, toujours. Épaules en arrière. Les lèvres se voudraient en sarcasme. Ça foire. Unique – notable – différence, il est beau. Mais il fait de cette beauté-là un principe d’exclusion. J’ai du le fixer avec un peu trop d’enthousiasme. Il me renvoie une oeillade vaguement dégoutée avant de faire signe à Lady Gaga et de saisir un verre à cocktail. Il en renverse sur sa veste, noire et mal coupée.

 » Get out of here and get me some money too« 

Il ne le sait pas, il s’en moque, il est, entre autres, une mue. Quelque chose que j’ai fui. Paris m’avait enserré. Je me suis rongé la patte et j’ai boité un peu plus à l’ouest, Tournesol avait raison. Entre le buffet de hors d’oeuvres et les patates, je l’observe à nouveau. Il a choisi sa cour, si on prend une photo (on prend une photo) il apparaîtra à son avantage. Plus que son alter hugo, une tranche de rosbif échouée sur l’épaule – la reine a déconné – riant gentiment d’une blague de Lynette Scavo. Qui s’est gourée dans la chute, ça n’était pas trois bonnes soeurs mais un singe en fait. Je pourrais passer une soirée qui construit. Qui fait du bien. Je pourrais me lever demain, des projets plein la tête, libre de la plus petite obsession. Mais merde, ce ne sera pas revenu au collège Criméa que je rencontrerai mon négatif. Sourire de celui qui s’apprête à pousser le Ming du salon. Je me pose à ses côtés.  Lui lance un vague compliment à peine décongelé. Il se jette dessus en affamé.

« You’re sittin’ there and wonderin’ what it’s all about

You ain’t got no money, they will put you out 

Why don’t you do right, like some other men do? 

Get out of here and get me some money too »

Il lui faut trois mots, je pense, pour me cerner. Me faire rentrer dans la catégorie nounouille de banlieue – ascendant province – qui fait de son mieux mais dont le handicap de base l’empêche de prétendre à davantage que chef d’atelier cotorep. C’est vrai. Je faisais ça. Bon sang quel vertige c’était. Définir le monde par cases, se prévaloir, au détour d’une phrase, d’une quelconque ascendance, on a l’aristocratie que l’on mérite. La nounouille de province voit celui qui, le temps d’une soirée, s’improvise son mentor, danser au rythme de  ses questions. La nounouille de province qui hoche la tête devant les perles de sagesse généreusement distribuées.
Le négatif, une jambe artistiquement croisée, évoque des projets à la chaîne. Son nom, une marque. Une assurance cynisme, contre la médiocrité actuelle. Je me retiens de lui sourire avec la tendresse que j’ai lorsque Morrigan, Troisième R, me montre les poèmes en rimes riches qu’elle écrit contre la société. Avec la tendresse que j’ai lorsque je relis le dossier de textes 2006 de mon ordinateur.
Il parle depuis trop longtemps. Je pense qu’il va se détourner et interpeler quelqu’un histoire de montrer, faut pas déconner, que son temps est précieux. Il se détourne, interpelle quelqu’un. Faut pas déconner, son temps est précieux.
Il y a ce moment, fin de soirée. J’ai un peu perdu le fil dla conversation, la faute à deux évadés d’Orange Mécanique qui disloquent Miss Piggy. Le négatif me fait l’honneur d’une accolade. Je crains un peu. Je m’attends à ce qu’une Delorean ou une cabine téléphonique m’écrase pour supprimer le paradoxe temporel.

Rien.

Juste deux corps. Je regrette un peu. A l’époque du numérique, les négatifs ne sont plus que joujoux de puristes ou de nostalgiques. Mon passé ne raconte plus grand-chose. Une distraction de soirée. Je relève la tête, et l’aperçoit s’appliquer à être odieux avec une escort-girl. C’est laborieux. Pendant ce temps, un peu, je vieillis.

« If you had prepared twenty years ago

You wouldn’t be a-wanderin’ from door to door 

Why don’t you do right, like some other men do? 

Get out of here and get me some money too. »

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