Man vs Cross

Dans la famille : « Trouvons, nous, les parasites de l’Education Nationale, aussi connues sous le nom de profs de collège, un moyen de nous libérer de nos maigres heures de cours », je voudrais le cross.
Le cross. Cette tradition antédiluvienne mise en place par une secte fanatique de professeurs de sport (maintenant on dit Education Physique et Sportive sinon c’est direction le lac pour un crawl les pieds plombés), consiste à faire courir un tas d’adolescents maussades durant en gros deux kilomètres pour finalement en applaudir quatre ou cinq et en lyncher le même nombre, sur fond de remise de médailles métal-plastique.
Le cross est aussi l’une des dernières tentatives pour faire bouger une génération de loquedus nourris au kebab, qui préfèrent se faire virer après avoir balancé un caillou dans la salle des profs, plutôt que de courir plus de deux cent mètres pour semer l’enseignant qui les course, Chabal style (oui, ceci est une histoire vécue). Bien entendu, une telle entreprise nécessite la logistique adéquate, tant matérielle qu’humaine. C’est ainsi qu’en ce superbe 15 novembre, j’ai été arraché à la tiédeur de ma salle – tiédeur entretenue par les exhalaisons adolescentes – pour accompagner un troupeau de chiards super jouasses de se retrouver en survêt au petit matin.

8h29 : Madame SVT parvient à m’arracher au chambranle de la porte du collège en me tapant sur les doigts à coups de barre de fer. M. Mathématiques m’explique que si je répète ne serait-ce qu’une fois que je ne veux pas y aller, il révélera mes tendances à me déguiser en Milady, lors de nos soirées jeu « Les Mousquetaires du Roy ».
8h30 : Je salue la classe dont je suis prof principal d’un ton rogue avec dans les yeux ce petit rien qui signifie « le premier qui l’ouvre de plus de deux millimètres, j’en fais un long ruban de bolduc. » Ils enregistrent et la ferment pendant au moins trois minutes, temps nécessaire pour faire l’appel et me réjouir de l’absence de Sephora-Galantine, qui n’a pas du trouver de vernis raccord avec son survêtement bleu des mers du sud. Ca ou alors ses poumons ravagés par la nicotine ont demandé grâce.

8h37 : Dans une ambiance très 24 heures chrono, Mme Espagnol et moi-même tentons de coller sur le pull des participants des dossards réalisés spécialement pour l’occasion, à grand renfort de scotch vert. L’opération est rendue laborieuse par les deux degrés ambiants et la mauvaise volonté manifeste des gamins, qui ont peur que l’ont abîme leurs fringues Nikè.

8h45 : Départ de notre petit groupe. Denam entonne « on est les champions, on est les champions ». En Mac Gyver des temps modernes, j’improvise un bâillon à l’aide de mon restant de scotch. Catiua est hystérique – l’EPS est sa LV1 – et me montre ses nouvelles baskets à ressorts roses. Je lui glisse un Lexomil.

8h55 : Les automobilistes perdent encore au jeu « jet de bagnoles sur cible mouvantes » et le troupeau arrive entier sur les lieux du drame : le Stade (musique d’ambiance, violon et grandes orgues).

9h10 : Nous voilà à notre emplacement de classe. J’apprends avec délices que les petits Sixième vont courir avant nos classe. Ce qui nous condamne à un petit délai.
Deux heures.
Deux heures d’attente par un climat que ne renierait pas un ours polaire à canaliser une bande de gnards furax d’être là – sauf Catiua mais là elle bave gentiment en gagatant – et qui en plus ne peuvent pas s’asseoir.
Je réprime héroïquement mon envie de m’enfuir en hurlant « Ciao les nazes » et me retourne pour affronter mon acnéique destinée.

9h27 : Mme Espagnol et moi avons déjà stoppé trois bagarres et deux tentatives d’évasion. Le tout avec Olivya sur les semelles. Olivya aime deux choses : les profs et se plaindre. Nous tentons donc de nous en débarrasser en subissant ses considérations sur le temps, la vie, l’amour, le tuba-basse et Justin Bieber. Mon tube de Lexomil est vide, je comprends la détresse des accrocs.

9h35 : Rhys sort de sa sérénité habituelle. Il est comme ça Rhys. Il vit dans un monde qui a l’air super cool et n’en sort que pour collectionner des 18/20. D’un ton détaché, il me fait remarquer que la menace de torture pourrait inciter les élèves à avancer plus vite. Au mot torture, Denam cesse d’étrangler Xelos et demande des précisions. Je saisis la perche et commence à disserter sur l’Inquisition Espagnole, les sacrifices aztèques, les méthodes de la Gestapo et Plus belle la vie. Je n’ai jamais vu mon auditoire aussi captif. J’envisage une reconversion professionnelle.

10h00 : Je répète pour la septième fois à Carmine que non, il n’existe pas de BTS Torquemada.

10h25 : Ayant épuisé tous mes sujets de conversations, je parviens à convaincre mes élèves de s’échauffer. Encore la tête pleine d’images et de hurlements merveilleux, ils s’exécutent gentiment. Je pars discuter avec quelques collègues de nos prochains plans pour dégommer le Ministère de l’Education Nationale.
10h55 : Ouf, on a de l’avance, la course peut commencer. Les garçons s’élancent sur la piste, soutenus par les voix mélodieuses de filles. Tout en tentant d’endiguer mon hémorragie des tympans, j’essaye moi aussi de motiver les derniers du groupe qui ont décidé que de toute façon ça ne les concernait pas et marchent ostensiblement à grands coups de « Courez bande de feignasses dégénérées ! »

11h10 : Je passe aux choses sérieuses en m’apercevant que Warren menace de camper sur place. Je m’approche de lui et lui explique gentiment que plus son temps de parcours est long, plus longtemps nous resterons ici. Il franchit le mur du son et achève sa course en temps et en heure.

12h00 : Tout le monde a fini de courir, on en arrive à la remise des prix qui ressemble peu ou prou à la décision du public romain de gracier ou d’exécuter les gladiateurs. A mon grand regret, aucune mise à mort. Ma classe arrive deuxième, ils exigent que l’on recompte les voix. Je leur rappelle qu’il s’agit d’un bête classement mathématique. Ils se rendent compte qu’ils ne peuvent pas se justifier, bugguent à peu près tous et rentrent au bahut dans un calme relatif.

13h30 : Après un trop court interlude en tête à tête avec une assiette de spaghettis bolognaise brûlants, on prend les même et on recommence. Une nouvelle classe à conduire. Joie, il s’agit de mes 3e X-men.

13h40 : Je me prépare à scotcher les dossards. Les trois quarts de la classe sortent de leurs poches des épingles à nourrice et fixent eux-même le papelard sur leurs fringues avec une précision géométrique. Je pleure un bon coup.

13h45 : J’explique à Gambit que taper Malicia est grossier, macho et violent. Il se confond en excuses.

13h45, 30 sec : J’explique à Malicia que frapper Gambit n’est pas forcément une victoire du féminisme. Tornade me demande si, à mon avis, le féminisme n’est pas un concept un brin périmé.

13h55 : Alors que les arguments font rage, le petit groupe s’installe. Le soleil perce entre les nuages, on passe de l’ère glaciaire aux premiers hommes.

14h37 : Alors que l’ennui pointe, Wolverine propose au reste de la classe d’apprendre le mime. Ils commencent à pratiquer et mettent spontanément en place de petites saynettes, tandis que Jean Grey établit un parallèle entre les prénoms égyptiens et moyen-âgeux.

14h58 : Les filles font atelier coiffure. Elles m’expliquent qu’elles souhaitent imiter la coiffure de Laura Ingalls. Je m’étrangle. Elles aiment La Petite Maison dans la Prairie, c’est rassurant monsieur, de voir une famille à ce point heureuse. Je m’étrangle, mais pas pareil.

15h00 : Je comate les yeux ouverts. Magneto tente de faire des statistiques en prenant en compte le nombre d’élèves présents et leur vitesse relative.

15h20 : Il y a presque un soupir d’agacement quand les ateliers théâtre / débat / coiffure sont interrompus pour que la course ait lieu. Jean Grey bat tous les records, tandis que j’interdis catégoriquement à Cyclope et Magneto d’aller casser la figure aux concurrents adverses et non, je ne me lancerai pas dans une conversation sur le thème de la concurrence déloyale.

16h30 : Fin des courses, remise des prix. Les X-men sont troisièmes. Ils hochent la tête, ça leur va.

17h00 : Je tente de retrouver forme humaine pour gagner le RER. Demain cours. Idée à retenir : la question de l’utopie dans La Petite Maison dans la Prairie.
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