Matt, à deux sous

Si, par une aberration quelconque, vous mettez les pieds en ces lieux – commencez par vous les essuyez, d’ailleurs – vous allez vous dire qu’au vu du titre, les choses commencent bien. Mon dernier billet adressé à un Matt médiatique était plutôt sympathique.

Ben non.

Autant vous prévenir tout de suite, vous n’êtes que la figure de proue qui me démange le sabre d’abordage. Tant pis, il n’y aura pas de liste précise des pertes aujourd’hui, c’est vous qui allez prendre la première volée de plomb.

Vous m’ulcérez. Mais alors bien.

Maintenant que c’est dit, développons. Oui, je partage ce point avec les méchants de James Bond, j’adore dévoiler mes intentions et mes plans diaboliques pendant que vous avez les mains attachées au scotch Britt à moins de cinq mètres de votre arme chargée. Votre arme, cher Matthieu Delormeau, étant la bêtise crasse. Et vous voyez, je crois que je m’en tartinerais copieusement le nombril avec le couteau à beurre de l’indifférence, si ça n’influait pas sur une partie non-négligeable de ma vie, à savoir mon boulot.
Oui, parce qu’autant commencer par les bonnes nouvelles, laissez-moi vous dire que vous pétez tous les scores d’audimat chez les 11-15 ans, toutes catégories sociales confondues, le long du chapelet de vos émissions. Emissions qui reviennent comme un leitmotiv à de trop nombreux cours. Tiens, l’autre jour en compagnie de ce bon vieux Baudelaire, parce qu’apparemment, vous voyez, faut pas être insatisfait ou mélancolique, ils l’ont dit sur NRJ12. Je passerai sur les tentatives d’explication de l’étymologie de « vendetta » (sérieusement ? Un type qui se prend ce mot comme pseudonyme ? Même moi je n’y ai pas cru, et pourtant j’ai longtemps été certain que Carla Bruni était une chanteuse de gauche), ou même l’évocation de l’adjectif « travesti » (on parlait du bal de Venise) qui a donné lieu à un débat animé sur un transformiste artiste de cabaret. Tout ça dans des magazines télé que vous présentez. Oh, non, pardon. Dans des « documentaires », dixit mes gnards.
C’est donc mû par une curiosité malsaine et quelques pulsions meurtrières que j’ai saisi ma zappette pour me plonger dans la région télévisuelle dont vous êtes le représentant.
Ouais. Une région qui aurait plus de points communs avec le Mordor que la Bretagne.

Je ne suis pas bégueule. Je me marre devant des conneries télévisuelles comme tout un chacun, même si j’ai plus de livres chez moi que recommandés par les émissions de déco de maison. Mais alors là, j’ai éteint mon poste avec une légère nausée.
Parce que c’est quoi, en fin de compte, vos émissions ? La synthèse de tout ce que je hais chez mes élèves, tout ce qui me pousse à me conduire moins en prof et plus en catcheur professionnel :

– Le format : qui exploite le « mal d’une génération » d’après certains sociologues, à savoir le déficit d’attention. Sur une heure de magazine, on traite de trois ou quatre sujets, non pas l’un après l’autre, mais en même temps. Pas besoin de zapper, on s’en charge pour vous ! Pas besoin de concentration. Et puis qui voudrait se concentrer, hein ? On regarde ça pour se vider la tête, pour se marrer…

– La narration : j’aurais aussi pu écrire ce billet à l’adresse du type qui narre les trois quarts de ce que vous présenter. La tonalité criarde, le ton saccadé. La voix qui tombe à la fin de chaque phrase, toujours de la même façon. Expressivité zéro, même les sons se formatent, mélopée à l’oreille, on laisse béer le cerveau.

– Le sujet : le gros morceau quand même. Vous passez visiblement votre temps à vous pencher sur des gens « exceptionnels » : Albert, contrôleur des impôts qui, dans ses temps libres, n’aime rien tant que s’habiller en schtroumpfette. Lavinia qui sera la nouvelle Lady Gaga, elle l’a décidé et ses parents sont grave à fond derrière elle, dans leur F2 de Sartrouville. Poponnette, Cyril dans le civil, danseuse de cabaret et militaire.
Je me suis toujours méfié de l’exemplarité. Je ne suis pas persuadé que présenter des modèles gonflés à la testostérone ou aux oestrogènes soit formateur. Mais ce que vous présentez renvoie les questions de machisme ou de complexes au rang de gentils gamineries.
Voilà ce qu’on entend au fil de cette narration à se bouffer les dents : « Surtout ne changez rien. N’évoluez pas, tout est bien. Tout est sujet à célébrité. Tout est possibilité de paillette, surtout si ça a l’air d’être n’importe quoi. Et vous le savez, la célébrité est tout. »
Du coup, comment s’étonner que Séphora-Galantine lève un doigt – et pas l’index – quand on tente de lui expliquer que oui, savoir qui était Bram Stoker est important ? Comment convaincre Lilian que, non, quitter l’école à 12 ans pour ouvrir sa chaîne youtube de lipdub, c’est exclu ? Par quelle pirouette logique espérer faire croire à Caïn qu’il faut passer plus de trois minutes le nez dans ses devoirs par soir.
Vous ne glorifiez pas le quotidien mais ce que le quotidien a de plus stupide. Vous prêchez à longueur de plages horaires que l’individu n’a pas à s’adapter au monde, mais que c’est plutôt au monde de comprendre pourquoi bramer Big Bisous dans la rue déguisé en banane est un choix de carrière aussi respectable que dentiste, plombier ou pilote de F1.

– Le foutage de gueule : et les pauvres loquedus – pour peu qu’ils croient vraiment à ce qu’ils dégoisent à l’écran – qui vous servent de chair cathodique ? Vous vous en préoccupez ? Bien sûr que vous vous en préoccupez. Que vous savez pertinemment par quelles moqueries ils seront accueilli par le public, vautré dans le canapé acheté en destockage. « Ah ben heureusement que je ne suis pas comme ça. » va-t-on se rengorger en montant le sang. Et que l’on se repaît de la médiocrité ou tout simplement des errances d’autrui. On se sent tellement moins minable devant un plus minable que soi. Dont on commente les faits et gestes ad nauseam.

Vous êtes le visage réjoui de tout ça. Cette synthèse de travers que je combats sans relâche : la moquerie, bête et méchante, l’incapacité à se concentrer plus de dix minutes, le refus de croire que tout ne vient pas comme ça, le culte de la célébrité – jetable – comme valeur suprême. L’immédiateté.

Vous gagnez sans doute. Ce sont ces valeurs-là qui triomphent un peu partout. Permettez-moi, permettez-nous, de ne pas baisser les bras, de vous montrer que prendre des gnards par leur intelligence plutôt que par leurs instincts, ça fait des individus. Et pas un public. Pas de bol, des individus, ça pense plus, on en viendrait à ne plus entendre la petite musique monotone de votre narration.

Bonne journée, M. Matthieu Delormeau.
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