Autorité, j’écris ton nom

Bon, il semblerait, d’après certains échos, que la vision que je donne de notre sacro-sainte fonction d’enseignant soit un brin déprimante et, pour traduire ce que je lis parfois, donne un petit peu envie aux nouveaux arrivants d’aller faire du saut à l’élastique sans élastique au sommet du London Eye (on a le suicide snob ou on ne l’a pas). Je tiens à préciser aux quelques personnes qui ont pris de leur temps pour m’écrire que rien n’est plus ennuyeux que le bonheur, la joie et la gaudriole. Je craindrais que des billets rédigés sous le signe de l’euphorie soient aussi intéressant à lire que le dernier Mar… non. Non il FAUT savoir résister à ces facilités. 
Or donc, cette partie du blog est avant tout cathartique. J’aime mon travail. Nous sommes un vieux couple italien, on a l’engueulade sonore et la réconciliation passionnée.
Enfin, par respect pour notre Ministère, bientôt, cet endroit sera lieu de douceur, plein de licornes qui font caca des arc-en-ciel.
Mais pas tout de suite.
Parce que ça me tourne dans la tête depuis un moment. De titiller un peu un énième tabou de ce beau métier d’enseignant : le problème de l’autorité.
L’Autorité avec une majuscule, devrais-je dire. Elle est le fer de lance du mythe professoral. La couronne de lauriers du mentor, qu’il se doit de revêtir chaque fois qu’il passe la porte du collège. L’autorité qui fait que, quelle que soit la classe que l’on a face à soi, on sait s’imposer, se faire respecter. Qui nous permet de ne jamais voir nos classes changées en boxif. L’alpha et l’omega du prof. Et surtout, surtout, ne jamais poser la question qui tue :
« Oui mais si je n’ai pas d’autorité ? »
Alors histoire de rigoler un peu en cet hilarant mois de novembre, posons-là, cette question, ouvrons-lui les tripes et dansons sur ses entrailles fumantes. Ce billet aura donc pour vocation de rigoler de façon paillarde, (oh oh oh), et, dans le cas où quelques derniers profs auraient survécus à mes publications déprimantes à leur apporter les quelques expériences d’un des leurs qui – et je le dis en relevant bien le menton – a commencé avec zéro autorité. Zéro pointé.

I. Où l’on se rend compte que l’Autorité est un concept à la con.

Ca, j’y crois dur comme fer. En gros, quand vous entamez votre carrière, que vous passez par la case départ et que vous touchez en gros 1500 euros net, la question de l’autorité se résume en trois points :
– Il faut en avoir. (sans rire ?)
– Si tu n’en n’as pas, tu es un mauvais prof (là en effet, tu ne ris plus du tout)
– Ca s’apprend (ben oui mais comment ?)
Je passerai sur le premier point, n’ayant pas Lapalisse comme second prénom pour m’attaquer au deuxième. Bien sûr, tes collègues ou formateurs n’évoqueront jamais le problème en ces termes. Mais nombre de réactions et de sous-entendus (voir d’entendus tout court) permettent de se rendre compte que, plus que la qualité des cours, plus que la relation avec les élèves, c’est cette qualité là qui te vaut reconnaissance et considération. Parce que c’est la plus visible de toute. Entrer dans une classe où tout le monde t’obéit au doigt et à l’oeil en impose. Sinon, combien de fois, jeune collègue, n’entendras-tu pas « Ah non mais Rosalyne elle se laisse totalement déborder par ses élèves. » « Faut qu’il arrête de tout laisser passer. » « C’est Sarajevo, son cours. »
Le pire, ai-je presque envie de dire, c’est que ces remarques ne sont pas (toujours) destinées à blesser. Ce sont des constats. Mais, pour un membre de l’audience rencontrant des soucis à se faire obéir par Ordo qui marmonne des « pute » dès que l’on a le dos tourné, les commentaires des autres profs sonnent comme autant de sentences. Moi aussi je suis comme Rosalyne. Moi aussi je laisse trop passer. C’est pas Sarajevo chez moi mais c’est sa banlieue.
Dès lors, parler de ces soucis là devient un sacré défi pour l’ego. Parce que oui, il nous semble honteux de ne pas pouvoir instaurer le silence à une bande de mouflets pas encore en âge de se raser, surtout pour les garçons.
Et puis, l’autorité, c’est un peu comme la grâce janséniste. Certains l’ont d’emblée, d’autre pas. J’ai beaucoup d’admiration (et d’étoiles dans les yeux) pour ceux de mes semblables que la simple présence concentre. Ceux dont la voix impose le silence, dont les gestes hypnotisent. Ceux qui sont limpides dans leurs explications, toujours juste dans leurs sanctions. Je ne doute pas qu’ils aient travaillé dessus. Mais il est indéniable que, pour une raison X ou Y, on peut démarrer avantagé dans ce domaine. 
Et là, quand même, je souligne le démarrer. Parce que l’autorité s’apprend. Dans la douleur, le sang, les larmes certes, mais elle s’apprend.
Et je le démontre.

II. Coucou madame l’Inspectrice ! Voici mon suicide professionnel de la semaine !

Quatre ans. 
C’est le temps qu’il a fallu pour réussir à établir un rapport respectueux avec les gnards à qui j’enseigne. Quatre ans à entrer dans la salle de classe la boule au ventre, quatre ans à prendre les petites incivilités et de gros bavardages en pleine poire, quatre ans à se demander, quand le cours se passait bien, si ça n’était pas par hasard, quatre ans à rentrer chez moi en n’ayant qu’une idée en tête : oublier.
Je ne suis pas quelqu’un de particulièrement impressionnant. J’ai beaucoup de tics nerveux, ma voix ne peut pas monter fort haut dans les décibels à moins de se transformer en miaulements, je bafouille.
Mes premiers cours, ne nous voilons pas la face, ne ressemblaient pas à grand-chose. Et puis surtout, je prenais la moindre vétille à coeur.
Pour conclure, je n’ai pas enregistré très vite que les élèves sont des Terminators. Ils vous scannent, relève les faiblesses, attaquent. Si vous leur donnez une prise.
Et le syndrome « non non, je n’ai aucun problème avec ma classe, ah ah ah », je l’ai subi en pleine poire. Ce qui m’exaspère. Le silence, la peur d’être jugé m’ont facilement fait perdre deux ans. J’ai appris lentement à m’imposer, parce que c’est devenu une question de survie.
Je ne sais pas si ce que j’écris là servira à autre chose qu’à distraire une poignée d’ahuris (ne le prenez pas mal, j’adore le mot ahuri et ne l’utilise qu’avec affection), mais je vous livre mes bouées de sauvetage pêle-mêle :
1. Ouvrir ta gueule tu devras : je répète ce que j’ai dit plus haut. Parler aux collègues est VITAL quand on rencontre des difficultés et tant pis pour son orgueil. Si ça peut t’éviter une année de géhenne, c’est un maigre prix à payer, et l’orgueil se regonfle facilement. Il faut repérer le ou les collègues qui te semblent un brin plus souriants, ouverts à l’écoute. Et vite. Parce que ça brouille les radars, le mal-être, et la gomme balancée dans ton dos. Tout le monde semble vous vouloir du mal. Alors oui. On parle. Tout. De. Suite.
2. Toujours ce que tu annonces tu feras : un prof est un sadique, un admirateur de Pol Pot et de la Ligue des Quatre. Tout le monde le sait, le brame et nous le reproche. Alors profites-en. Intransigeance. Si tu annonces un devoir, il y aura devoir, même si la moitié de la classe n’a pas révisé. Si, après qu’Agatha t’ait traité de gros thon, tu lui mets une heure de colle, mets-la. Et non, sa maman à l’hôpital n’est pas un joker valable, tant que ça n’est pas confirmé par le prof principal et l’assistante sociale.
Zéro si le devoir n’est pas rendu à temps ? Eh bien zéro il y aura. Insultes ? Pourissage en règle devant le principal ou les parents, et sèche-moi ces larmes d’alligator.
Baliser le terrain. Toujours. Et faire comprendre qu’on ne s’arrange pas avec les règles qui, de toutes façons, sont là pour la réussite des chiards.
3. Aveugle comme la justice, tu ne seras pas : des règles, certes, mais justes. On a beau dire, les gamins savent, au fond, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Etablir des règles strictes vaut le respect. Etablir des règles injustes ou intenables pour eux déclenchera une révolution. Il faut savoir trouver le juste milieu, qui varie en fonction du bahut, de la classe, de l’équipe… Une alchimie qui fait que chaque année, il faut tout remettre en question.
4. Ton boulot tu feras : il n’y a pas à tortiller, tu dois bosser. Les gamins sont soumis à une charge de boulot constante, tu leur dois la même chose. Rendre les copies à temps, avoir un cours ou un déroulé clair comme de l’eau de roche. La moindre hésitation, le moindre flottement est sujet à bavardages, perte d’attention ou poignardage au compas (si tu joues en mode difficile collector). 
Faire son boulot, c’est aussi les faire bosser. Si tu es seul à faire ton cours, à te démener, tes ouailles passeront en roue libre et là, c’est le drame.
5. Ta tension artérielle tu baisseras : pousser une gueulante, c’est comme les médocs. C’est efficace mais on s’y accoutume très vite. A moins d’avoir un coffre d’acier et de savoir se montrer hargneux en permanence (j’ai des – une – collègue qui en est capable et… disons que ça n’est pas à portée de tout le monde), mieux vaut éviter de hausser la voix dès que les choses se compliquent. Ca ne défoule pas, au contraire, et souvent, ça ne change rien. 
Faut trouver d’autres moyens, d’activités différentes aux sanctions, aux exclusions… Mais crier non. Ca te fait du mal, crois-moi.
Ce sont les cinq points que je qualifierai de certains. Pour le reste – et c’est là la séance déprime de cette note – la solution clé en main n’existe pas. Hélas. Parce qu’on enseigne avec son individualité face à des dizaines d’individualités. S’adapter, changer. Le défi de toute une carrière.

III. Où quand même, il ne faut pas oublier…

que tu ne te résumes pas à ça. A tes problèmes avec les gosses. Tu es aussi le prof qui gère tellement en poésie que Baudelaire, ça passe tout seul en classe. Que le théorème de Thalès, c’est une oeuvre d’art entre tes mots. Que les volcans grondent si fort dans ta salle de classe. Que tes diaporamas feraient pleurer Spielberg.
Que tu as réussi un concours qui est – de moins en moins – aisé à obtenir. Qu’à moins d’être un jean-foutre tu mérites d’être là, c’est juste une question de temps avant que tout le monde s’en rende compte.
Et puis au-delà de ton bahut quoi ! Ne te réduis pas, jamais à ce sentiment d’humiliation qui grandit comme une jolie moisissure quand un gamin te rit au nez quand tu le pries d’arrêter de se prendre pour le regretté (?) Michael Jackson et de gagner sa place autrement qu’en Moonwalk. Ta vie est quand même bien plus que ça. 
Bon, il suffit avec mes conseils de grand ancien, alors maintenant tu te bouges les fesses et tu arrêtes de pigner ! Si le lamentable auteur du Weekly Dalek peut le faire, c’est la te-hon si vous n’en n’êtes pas capable !
Sur ce je vous laisse, j’ai un cours interactif sur Dracula à préparer, et ces prothèses de canine ne se forgeront pas toutes seules. 
Je vous avais dit que mon truc perso, c’est l’originalité ?
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4 réflexions sur “Autorité, j’écris ton nom

  1. Règles, règles… on va dire moyens de ne pas se faire immédiatement tailler en pièces par des hordes sauvages déchaînées.
    Le pire est que je suis persuadé de ne brasser que des vérités générales. Mais qui sont super dures à entendre et à intégrer quand on est dans l'angoisse et le mal-être.
    Et surtout, quand on arrive à dépasser ce point là, on se rend compte que ce boulot, ça peut être l'éclate !

  2. Tristement vrai ce problème d'autorité. Ceci dit, certains prennent l'autorité tellement à cœur qu'ils finissent par en faire une fixette.

    Cependant, je suis une femme et je suis consciente que le problème se pose différemment et se révèle surement plus simple à résoudre. Ou alors, ma facilité de prise en main est due à mon éducation où les 5 lois sont une évidence ^^

    Plus généralement, j'ai trouvé un parallèle très drôle: un enseignant geek avec un nom de blog évocateur. (J'essaye de décrocher ce concours en SVT depuis quelques années -_- et mon blog racontera l'autre part du parallèle x)

    Bon courage pour continuer ce merveilleux travail 🙂

  3. Tout à fait d'accord (et bienvenue sur ce blog au passage) sur la nécessité de faire de l'autorité en classe un ciment et non pas les briques de nos cours (oooouh la jolie métaphore maçonne).

    Après, je ne sais pas si le sexe entre en ligne de compte : j'ai connu un collègue masculin, à la voix très fluette qui n'a jamais rencontré le moindre souci dans sa classe. Au contraire, des collègues femmes ayant de la bouteille et de la personnalité se font parfois déborder.

    Je soupçonne le problème d'être entièrement dû à la personnalité, tant de l'enseignant que des mouflets. Mais le but était de mettre le doigt sur le sujet, pas de faire ma psychanalyse détaillée, ça ce sera pour un prochain billet !

    En tout cas merci de la visite, du compliment et bon courage pour ce foutu concours qui renferme une dose d'aléatoire un peu ahurissante à mon avis.

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