Quatrième

Ami lecteur, si tu as un jour des enfants et que tu les scolarises pendant leur Quatrième, tu es un bourreau tel qu’à côté de toi, l’Inquisition Espagnole, les Khmers Rouges et le Club Dorothée, c’était du pipi de chaton. 
L’élève de Quatrième est un mythe. Un truc improbable, qui terrorise des générations de psychanalystes, qui rend fou ses géniteurs et qui rend les enseignants dépressifs. C’est à cet âge-là que se situe le noyau dur de l’adolescence. On est pile entre le gaminou qui ne comprend pas tout ce qui lui arrive et l’adolescent, prêt à s’opposer à n’importe qui et n’importe quoi parce qu’il est en colère. Que c’est cool. Que la vie est un gouffreuh sans fin. On parsème bien entendu le tout d’une généreuse dose d’hormones pour le goût et on saupoudre de fond de teint pour les gamines.
Une classe de Quatrième, c’est un régiment que Sauron n’aurait pas dédaigné pour aller taquiner son vieux pote Gandalf.
Exemple totalement fictif d’une composition de classe de Quatrième, qu’on appellera la Quatrième Mauve à Paillette. 

– Les deux ou trois ahuris qui, de la Sixième à la Troisième, resteront de toute façon polis, gentils, respectueux et travailleurs. Je vous aime les ahuris.
– Celui dont le corps grandit plus vite que la tête : ça te donne une sorte de grand échalas à la voix qui fait le grand huit, qui va ricaner en piquant son stylo quatre couleurs au copain (un jour je démontrerais aussi pourquoi le crayon quatre couleurs devrait être interdit par la convention de Genève).
– Celle qui découvre le maquillage : repérable par les nuages de fond de teint qui l’entourent et sa ressemblance avec Lady Gaga qui se serait apprêtée dans le noir, bourrée avec des moufles. Pour lui faire une blague, soutirez-lui discrètement son miroir de poche. Fou-rires (et geignements) garantis.
– Celui qui est très très content d’étudier la reproduction en SVT : son cartable est une mine de, au choix : magazines playboy piqués au grand frère (ou achetés par les parents -_-) / dessins lui garantissant un grand avenir dans la BD pour adultes / liste de site Internet qui feraient rougir Larry Flint. Il ricane pas mal aussi, lorsqu’on étudie les « dames toutes nues » de l’Antiquité. Par contre, qu’une fille lui adresse la parole et il se sauve en courant.
– Celle qui se rebelle (version TF1 et NRJ12) : t’façon elle s’en fout genre. L’école c’est trop un truc qui sert à rien. C’pas comme ça qu’elle arrivera à un casting hein. T’façon les profs non mais c’est genre des gros losers de la laïfe quoi. lol Se remarque souvent à son cerveau qui lui coule par l’oreille.
– Celui qui se rebelle (version Canal + / France Cul) : la vie n’est que désespoir, l’école, ce carcan, nous brime. Mais ce qu’elle nous retire vaut-il la peine d’être vécu ? Je devrais me lancer dans la rédaction d’un roman traitant de ce sujet. Mais pas ce soir, je dois terminer Final Fantasy XVI.
– Celle qui est devenue adulte : elle n’a rien demandé mais c’est arrivé comme ça. Du coup elle se demande un peu ce qu’elle fait là. En général, comme elle est adulte, elle comprend rapidement. Se marre de l’ironie de la vie. Elle a tendance à faire diminuer ta consommation de Prozac, surtout en conjonction avec les deux ou trois ahuris.
– Celui qui découvre qu’il a un corps : et qu’il convient d’en prendre soin, mais selon ses critères à lui. Critères qui incluent souvent une dose de gel suffisante pour colmater les fissures de la Grande Muraille, T-Shirt XS avec des imprimés dorés si possible et attitude relax (se balancer sur sa chaise et finir par se péter la figure sous les cris réjouis des autres).
– Celle qui lit des mangas (variante : celle qui a lu Twilight) : elle porte des tenues qu’on n’oserait pas dans un cosplay, remplit ses marges d’ados sexys (prononcez : anorexiques). Ses crayons se terminent tous en pompons, elle se fait des couettes et dissimule dans son sac une méthode Assimil de japonais. Parlez-lui de Kaori Yuki, ses yeux s’allumeront et, pour vous, elle lira Guerre et Paix dans le texte.
– Celui qui déteste tout le monde : Il vous transpercera du regard quand vous lui direz bonjour, balancera sa chaise par terre si vous lui faites une remarque désobligeante, hurlera pour s’expliquer. Soit il en joue soit il souffre vraiment. Petit côté roulette russe quand on lui adresse la parole.
– Celle qui découvre la culture geek : et qui va commencer à parler un langage totalement incompréhensible à base de meme, de leet, de Star Trek et autres trucs. Elle se marrera en vous rendant une rédaction en klingon en disant qu’elle vous aime bien parce que vous regardez The Big Bang Theory, elle l’a vu en piratant votre profil Facebook.

– Celui à qui on a greffé un téléphone portable : c’est son deuxième – seul – cerveau (copyright Cougar Town). Il lui est très difficile de s’en séparer durant les cinquante-cinq minutes qui composent un cours. Non mais. Cinquante-cinq minutes quoi. Sans savoir qui est la bonnasse qu’a croisé Bilal dans le RER, chez qui on va en soirée ou toute autre information vitale.

On pourrait continuer pendant des heures. Et tout ce petit monde, tout à la découverte de ses passions et de ses pulsions, papote joyeusement, en se demandant vaguement ce que font ces hurluberlus qui agitent leurs bras en tout sens et en écrivant des trucs sur des supports. Bref, la Quatrième c’est l’âge où l’on découvre qu’on peut utiliser son cerveau pour tout un tas d’autres trucs que la culture et l’apprentissage – ce qui n’est pas un mal en soi – et que l’humain n’est pas fait pour travailler : la preuve, ça le fatigue. 
Du coup on cravache, en s’époumonant sur tous les tons qu’il serait quand même un tout petit peu bon que, pour profiter de leurs nouvelles découvertes, ce serait bien qu’ils se bougent un tout petit peu.
La Quatrième… Le chaos originel et cthulhien. 
Enfin… Par honnêteté, on doit à l’Histoire de dire que c’est quand même une Quatrième qui m’a donné l’envie d’enseigner. Première classe, sacrifiée à mon incompétence de débutant. Le même genre que ceux décrits plus haut. Peut-être un peu moins bruyants, un tout petit peu plus réceptifs au fait que oui, cet adulte raconte parfois des trucs qui ne méritent pas l’opprobre. Une classe coup de coeur, avec qui aujourd’hui, je conquerrais le monde et au-delà.
Je vous laisse, j’ai mon fléau d’arme à rémouler, le vendredi après-midi fut épique.
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2 réflexions sur “Quatrième

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