Qu’est-ce qu’il a que tu n’as pas toi ?

   Je vais dire du bien des Américains.
Je préfère prévenir, ça en choque certains.
Or donc, s’il est un truc qu’il faut incontestablement reconnaître aux Américains en général et aux habitants des Etats-Unis en particulier, c’est la démesure. Le premier géo-politologue venu parlera mieux que moi des espaces immenses de ce pays, des buildings gigantesques, des avenues énormes et des canettes de coca que l’on pourrait classer comme armes de catégorie 2. 
Ca amène son lot de problèmes bien sûr : les faits-divers que l’on nous relaye sont toujours relativement dramatiques et les conneries proférées par certains dirigeants font pâlir notre nain de jardin (saluons l’exploit).
Ceci dit, le gigantisme des Etats-Unis est souvent source de génie, j’en prends pour exemple les musicals, terme qui recouvre nos comédies musicales, opéra-rock et autres choucroutes symphoniques. Le premier Chicago venu met une pâtée intergalactique à nos artistes gratouilleurs de guitare locaux. Faire une comédie musicale, ça implique de la mégalomanie à tous les étages et un oeil aveugle à tout ce que l’univers comporte de bon goût et de sérieux. Le tout avec talent, résolution et classe.
Il faut bien reconnaître que les français en sont à peu près incapables.
Notre Dame de Paris, Les Dix Commandements ou encore Dracula (preuve supplémentaire s’il en est que Jennifer Ayache est un remake des plaies d’Egypte, envoyée sur terre pour nous punir), font les beaux jours des critiques hargneux ou des blogueurs rigolards. Parce que ce sont des productions qui soit se prennent au sérieux soit louchent outre-Atlantique, ce qui leur vaut un strabisme fort peu seyant. Il serait temps que notre beau pays reconnaisse sa défaite, dépose les armes et se rende à l’évidence.
Nous n’avons pondu qu’un seul musical de qualité. Le premier, le plus connu, le plus repris, j’ai nommé Starmania. Je n’accorde pas au seul hasard le fait que, vingt après, on continue à bramer des morceaux qui fleurent vachement leur époque, l’une de celles dont la date de péremption est la plus rapide, reconnaissons-le.
Starmania c’est à mes yeux l’un des trucs les plus gonflés des quatre dernières décennies. A tous points de vue. Peut-être, sans doute, est-ce parce que j’ai grandi avec les aventures de Johnny Rockfort vissées aux oreilles, mon jean se déformant sous le poids du walkman. Mais il n’empêche. On n’a jamais refait aussi gonflé, aussi malsain, aussi énorme que Starmania au pays des fromages qui puent. Et je le prouve.
(NDLR : A l’usage des pauvres âmes égarées pour qui Starmania évoque plus un bacille trouvé dans les frigos qu’une oeuvre musicale, je joints un résumé des événements fait à l’arrache.

Dans un futur hypothétique, la mégalopole de Monopolis est terrorisée par les Etoiles Noires, jeunôts nihilistes ultra-violents, dirigés par Johnny Rockfort et une étudiante de la haute société, Sadia. Celle-ci contacte Cristal, présentatrice de l’émission Starmania afin d’offrir à son champion un peu d’exposition médiatique. 
Tout cela sous le regard amusé de Marie-Jeanne, la serveuse du café où la bande a ses habitudes, qui vit un amour dévorant et non-réciproque pour Ziggy, le disquaire local.
Parallèlement à tout cela, l’homme d’affaire Zéro Janvier décide de rentrer en politique et, ayant besoin d’une égérie, entame sa cour auprès de Stella Spothlight actrice (entre autres) de porno sur le retour.

Le jour de l’interview arrive. Johnny et Cristal ont le coup de foudre, chose qui va amener Sadia à planter tout ce beau monde et aller dénoncer ses anciens compagnons à Zéro Janvier en plein milieu des noces.
Le milliardaire parvient à rattraper les Etoiles Noires et assassine Cristal. Johnny, revenu pour venger son aimée se fait tuer par les hommes de mains de son ennemi. Son âme atteint un plan d’existence supérieur et il quitte la terre, laissant Marie-Jeanne face à sa solitude et Stella à son rêve d’immortalité.)
I. Où je m’explique enfin mes penchants sociopathes

   Le casting y est déjà pour beaucoup. Le « héros » est quand même un paumé ultra-violent qui se fait manipuler par à peu près tout le monde et ne semble pas spécialement y prêter d’importance. Johnny Rockfort (ces noms, mon dieu, ces noms), c’est l’ado attardé dans toute sa splendeur, entièrement refermé sur son petit monde et ne réalisant pas un instant les conséquences d’actes qu’il n’accomplit au début que par ennui. Ca change des jeunes beaux qui se traînent sur la plupart des scènes en expirant leurs sentiments pour la blondasse de service.
Parlons-en, d’ailleurs, de la blondasse en question. Cristal, la futur copine de Johnny, est un peu la Benjamine Castaldi de Monopolis. Elle présente une émission où ses invités font le show avec leurs petits problèmes divers et variés et, lors de sa première rencontre avec son beau terroriste, jouera de la larmichette pour qu’il raconte son histoire. Et après ça, le benêt fond pour elle comme un camembert méditerranéen ! (c’est ce jour là que j’ai compris que la Femme était un instrument du démon).
Les hommes ne sont pas beaucoup plus valorisés d’ailleurs : Ziggy est une victime de la mode, l’oeil vissé à son miroir, qui ignore totalement l’un des seuls personnages positifs de l’histoire, Marie-Jeanne, et n’évoquons pas Zéro Janvier, qui pourrait apprendre à Marine Le Pen deux ou trois choses sur la vraie fermeté et l’autorité. Son programme mettant en avant les droits de la « race blanche » fera d’ailleurs carton plein auprès des électeurs… Surtout lorsqu’il se montre aux côtés d’une actrice sur le retour, qui préfère être traitée comme un trophée que de sombrer dans l’oubli.
En bref Starmania est tout de même l’histoire d’un joli ramassis d’inadaptés, d’égoïstes… Peu d’entre eux sont réellement sympathiques et pourtant, on ne quitte pas la salle (où l’on n’arrête pas le mp3, ne nous voilons pas la face) au bout de deux minutes, écoeuré par tant de lâcheté et de veulerie.
II. Où l’on se rend compte que la censure était super moins frileuse dans les années 80

   On balance quand même pas mal de trucs cash, dans Starmania. A commencer par Sadia qui, dans les premières minutes de l’intrigue, s’époumone qu’elle est un travesti. J’avais douze ans, j’étais sans doute très naïf mais je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était un travesti et mon pudique dictionnaire n’était pas d’une grande aide, me montrant de jolies images du carnaval de Venise. 
Il m’a quand même semblé étrange que Johnny refuse les avances de cette jolie brune à la voix un peu rauque… Et petit à petit, j’ai fini par comprendre que le changement d’identité ne s’opérait pas que par des masques le jour du carnaval.
Ces gens sont de grands malades mais même lorsqu’ils tentent de se faire soigner ça donne « Sex shop, cinémas pornos », qui relate le bad trip de Stella Spotlight, images de gang bang en fond sonore. La donzelle multiplie d’ailleurs les allusions à son statut d’objet sexuel, évoquant les magazines sur lesquels elle apparaît, et régulièrement honorés par les routiers du coin.
Moins trash mais assez surprenant quand même : le fameux Ziggy. Cette fois, pas d’ambiguité à la Bowie : le disquaire est clairement homo – et pas mal raillé pour ça – ce qu’il espère clamer à la face du monde et de sa môman. 
La fin est également un assez joli moment d’immoralité : Cristal, convertie par amour au terrorisme, n’aura aucun scrupule à troquer son habit de lumière pour la tenue du terroriste et partira, l’arme au poing, dézinguer du civil, ce qu’elle mettra en scène via des diffusions pirates de ses exploits. Tout ça avant de se faire balancer du haut d’un gratte-ciel par des mercenaires. Autre grand traumatisme de mon enfance : la morale n’a pas court partout (euphémisme.)
III. Où l’on comprend et que (j’espère) l’on arrête les guimauveries musicales

   Starmania est une oeuvre profondément méchante. Elle est remplie de morceaux de bravoure vocaux, de textes déchirants mais reste avant tout la peinture atroce d’une contre-utopie à peine transparente. Cet opéra-rock défend une position d’une naïveté confondante – tous pourris – avec des moyens brutaux. 
Je serais un peu plus branleur, courageux ou opportuniste, je ferais étudier le grand oeuvre de Michel Berger à mes élèves. Parce qu’il fait partie de ces travaux-monolithes, dont les double-sens frappent dans tous les sens, parce que chacun s’en approprie des bouts, d’une façon où d’une autre. 
C’est pas que d’la musique. 
Les musicals américains euphorisent, explosent de rire, même lorsqu’ils traitent de thèmes assez noirs foncés. 
Les musicals français pourraient être grinçants, méchants, grimaçants sous les paillettes.
‘fin bon, une fois qu’Obispo se sera reconverti professionnellement et aura été nommé ministre de la culture bien entendu.
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3 réflexions sur “Qu’est-ce qu’il a que tu n’as pas toi ?

  1. Je trouve ton analyse intéressante, elle m'éclaire un peu sur ce spectacle dont les tenants et autres aboutissants m'ont totalement échappé. Sans doute parce que je n'ai jamais supporté une seule chanson de ce… « musical », que je suis incapable d'écouter en entier.
    C'est sûrement à cause de la musique et/ou des voix, car les textes m'étaient du coup plutôt étrangers. Mais là, d'apprendre que le héros s'appelle Johnny Rockfort… Désolé, mais je ne peux pas me réconcilier avec Starmania avec ça. Vraiment pas.

  2. Avec le recul, je me rends parfaitement compte que si mes goûts musicaux avaient été formés à l'époque, je n'aurais très certainement jamais écouté Starmania. C'était de la musique parentale, la seule que j'écoutais.

    C'est le souci de ce genre d'oeuvres : elles sont tellement engoncées dans des afféteries grotesques (voir grotesque tout court) qu'elles peuvent révulser. Et se périmer.

    Pour finir, je signalerais tout de même que, traduit en grec ancien, Antigone donne quand même « Pas-femme »… On note une certaine persistance du mauvais goût dans les patronymes…

  3. 🙂

    Je dois aussi ajouter que la présence de Balavoine au casting original n'aide en rien…

    D'un autre côté je ne déteste pas Michel Berger, au contraire. « La groupie du pianiste » reste pour moi un vrai chef d'oeuvre, et beaucoup de ses chansons sont très justes.

    C'est aussi de la musique parentale, qu'on finit parfois par haïr. Et parfois, ça reste une sorte de modèle indépassable.

    Bisous.

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