J’ai testé pour vous : la rencontre parents-professeurs

Ah oui tiens, je l’avais oubliée, celle-là.
Ne le niez pas, je sais que beaucoup parmi vous ont été des enfants, voir même des élèves. Pas de quoi s’en faire, ça arrive à des gens très bien. Vous rappelez-vous, cher public ? Ce moment privilégié de communication, entre vos géniteurs et vos enseignants ? Cet instant où papa et maman franchissaient eux aussi l’enceinte sacrée, et venaient boire à la source les concerts de louanges ou les flash-mobs de récriminations à votre endroit ? 
Personnellement, l’expérience s’est soldée, durant mon adolescence en de longues soirées passées à me ronger les ongles, mes parents refusant tout net que j’assiste à ces conciliabules. Or donc, une fois entrée dans les ordres, c’est avec une grande impatience que j’ai attendu ce moment. Et que je le partage avec vous car je suis bon. Si.
Déjà ce qu’il faut savoir, c’est qu’une rencontre parents-professeurs se prépare en amont. Exemple, trois semaines avant la réunion.
MOI : Avant toute chose, prenez vos carnets de correspondance. Denam, pour la sixième fois en trois minutes assieds-toi et cesse d’enrouler cette bande de scotch autour de la tête de ton voisin.
ALASTOR : Non ! Non c’est dégueulasse ! A peine on est rentré, vous nous punissez, j’m’en fous j’me casse.
(Silence gêné)
MOI : Ahem, donc, vous prenez votre carnet de correspondance et vous collez le papier que Philomène va vous distribuer dans la partie « correspondance avec la famille ».
JENNIFAYRE : C’est pour quoi monsieur ?
MOI : Ben lis le papier. Et en passant rebouche ce flacon de dissolvant.
JENNIFAYRE : Méééééh la flemme ! Et puis le dissolvant, vous voulez quand même pas que je laisse mon vernis comme ça, nan ?
OLGA (qui pendant ce temps a lu le papier en fronçant ses énormes sourcils d’un air soupçonneux) : QUOI ? Vous recevez nos parents pour leur donner notre relevé de notes ?
MOI : Je constate avec une émotion fort dommageable pour mon myocarde que l’une de mes Quatrièmes sait lire (ou, pour parler en langage rectorat-ien : « Sait extraire les informations essentielles d’un écrit en adaptant sa lecture au type de texte proposé »).
DENAM : Hein ? Vous l’envoyez pas par courrier ? Pourquoi ?
MOI : Parce qu’il est important que, dès le début de l’année, nous puissions voir vos parents afin de déterminer si les conditions nécessaires à un apprentissage dans de bonnes conditions sont réunies, tant dans l’établissement scolaire que dans le cadre de la sphère privée. (et aussi pour que vous ne fracturiez pas la boîte aux lettres pour chouraver votre bulletin, petits coquinous…)
DENAM (rangeant la pince monseigneur de son grand frère dans son sac d’un geste rageur) : De toutes façons, mes parents ils ne viendront pas parce que je leur montrerai pas le mot.
MOI (souriant de mes quarante-sept crocs) : Entendons-nous bien. Concernant tous les parents qui ne viendront pas à cette réunion, je me réserve le droit de les appeler en soirée, disons trois minutes après le début de « Joséphine, Ange Gardien », et de les tenir au téléphone durant vingt minutes afin de m’étonner de leur absence à ce rendez-vous.
Nous terminerons ce flash-back sur mon éclat de rire démoniaque avec un arrière-plan d’éclairs s’abattant sur les cités de la ville.


Trois semaines plus tard…

Je me rends compte avec une joie mêlée d’envies de suicide que la réunion tombe un vendredi soir. Non mais le jour du week-end, quoi ! Alors que je finis en avance encore en plus ! En représailles, je colle Olga qui l’avait ouverte une fois de trop l’heure juste avant – pas de raison que je sois le seul à en chier – et explique à mes collègues comment contourner le pare-feu qui nous empêche de partager nos états d’âmes sur un grand réseau social.
16h10. Je ramasse mon matériel et commence à twitter pour demander à mes innombrables amis virtuels (7) comment occuper l’heure qui me reste avant cette réunion lorsque l’on frappe à la porte. J’ouvre et hausse un sourcil à la Colin Firth en découvrant Lovisa et sa maman qui me demande, à bout de souffle, si elles ne sont pas trop en retard. Soit j’ai trouvé une explication au stakhanovisme de la gamine, soit un quartier de la ville est à l’heure britannique. Je fais rentrer les visiteuse et arrange en catastrophe un coin entretien (oui bon, d’accord, je colle ensemble deux tables d’élèves et je fous quatre chaises autour).
Je me retourne vers mon bureau pour y prendre la pile de bulletin d’élèves.
Oups.
Suggestion de ce que j’aurais pu faire en attendant les parents : ranger mon bureau. Les documents dont j’ai besoin sont planqués sous une structure qui n’est pas sans rappeler un dolmen, à base de copies d’élèves, de machins divers confisqués (téléphones portables, agendas, toupies et tampax), de bouquins et de restes humains démembrés. 
En adressant un sourire à peine crispé à mon audience, je commence à déblatérer au sujet de l’ambiance de classe, des nouveaux points du règlement intérieur et du temps qu’il fait. Je fais appel à mes pouvoirs Jedis et plonge la main au hasard quelque part dans la pile. Miracle, j’en ressors mon bras entier et les documents convoités.
Je passe le quart d’heure qui suit à affirmer que oui, 18,8/20 me semble être une moyenne correcte pour un début d’année. Non, ne pas avoir terminé le travail donné pour dans un mois ne me semble pas être les prémisses d’une plongée dans la délinquance juvénile. Oui Lovisa parle parfois sans lever le doigt en classe, en général pour dire bonjour et au revoir à ses professeurs… Non madame, je ne vous appellerai pas toutes les heures pour vous tenir au courant de ses évolutions… Au revoir madame. AU REVOIR j’ai dit.
Punaise, il n’est pas encore 17 heures, je suis déjà sur les rotules. Et je pressens déjà ce qui va arriver.
17 heures personne.
17 heures 04 personne.
17h heures 16 personne.
A 17 heures 26, huit parents se matérialisent comme par enchantement devant ma salle. Sourires cordiaux qu’on n’aurait pas trouvé déplacés à OK Corral pour déterminer qui va passer le premier. La mère de Denam ? Pourquoi pas ?
Entrée de la maman de Denam donc. Ainsi que de sa grande soeur… De sa deuxième grande soeur… De sa grand-mère… Et de la soeur de celle-ci.
J’entasse ce petit monde autour de la salle et commence mon laïus. Que j’interromps au bout de deux phrases. La soeur n°1 traduit à la mère qui, à son tour transmet aux grands-mères. Grand-mère n°1 commente, Grand-mère n°2 s’indigne et la soeur n°2 envoie un texto. Etant donné que ce que j’avais dit se résumait à « Bonjour. Très heureux de vous rencontrer. »je subodore des prolongations dans l’affaire. 
17h40 : alors que j’entame un « Je vais maintenant vous donner le bulletin de Denam » et que je me fais à nouveau stopper par la traductrice attitrée de la famille, la porte menace de sortir de ses gonds sous la pression de ceux qui attendent dehors. Je maudis mes talents de persuasion et conclut par un vague « je n’ai pas grand-chose à dire pour le moment (ce qui est faux), il faut que Denam travaille davantage (ce qui est un hyperbole dans l’Histoire des euphémismes). En tremblant, je rouvre ma porte.
Gloups, douze chiards et leurs parents. Alors que j’envisage rapidement de dérouler un tapis de sol et de passer la nuit au bahut, le père de Théophraste me propose de recevoir tous les parents ensemble et de ne garder ensuite que ceux qui le souhaitent. Je réfrène une furieuse envie de lui rouler une pelle. 
Me revoilà donc à ma place habituelle de prof, à déblatérer devant un public. 
Mais un public ouvrant de grands yeux, parfois interrogateurs, parfois pensifs, souvent super intéressés (ou alors – ce que je soupçonne – ils imitent très bien). 
Enhardi par mon succès, je m’apprête à poursuivre, lorsque résonne dans la salle la voix grêle d’Alastor, qui signale qu’il trouve le montant des voyages scolaires bien trop élevés. Je reviens à la réalité, me frotte les yeux et aperçoit le gamin assis à côté d’un truc qu’on pourrait confondre avec un être humain, s’il bougeait et respirait. 
Visiblement Alastor est venu accompagné d’une marionnette grandeur nature de sa maman.
Je prends le mioche à parti, lui répond, le provoque un peu, espérant tirer un son de sa génitrice. Que dalle. Et lui continue à jouer les adultes n’importe comment, récriminant contre les repas à la cantine, la couleur des tableaux noirs et le manque d’ergonomie des craies. 
Tant qu’on est dans les récriminations, la maman de Jennifayre exige de savoir pourquoi sa fille, malade, n’a pu sortir pour aller à l’infirmerie du fait de ses « problèmes de filles ». Je hausse les épaules et conjecture que la formulation employée ce jour-là (« Laisse-moi me casser, grosse truie, je coule sur ton lino de merde ») n’était peut-être pas des plus appropriés. 
Ca continue avec le papa d’Oedipe-Rodrigue qui se renseigne quant aux possibilités pour son garçon de caler un cours d’initiation au turc entre son option allemand et son atelier de macramé. Le dimanche à 16 heures peut-être ? Je jette un coup d’oeil à Oedipe-Rodrigue, estime que sa dernière nuit de plus de six heures doit remonter à une grasse-matinée intra utérine et refuse de donner mon accord. 
Je jette un coup d’oeil à ma montre. 19h15. Je passe au plan B et décrète qu’exceptionnellement, TF1 a décalé toute sa grille des programmes d’une heure. La salle se vide comme DSK devant… non… non désolé je ne peux pas.
Les quelques géniteurs restant récupèrent les bulletins. Avant de partir, la maman de Rhys s’approche tout près de moi. Elle ne doit jamais parler au-dessus de 26 décibels. Comme son garçon.
« Rhys aime bien venir en français. Vous prenez un peu de temps pour tous les écouter. »
Je souris. Je ferme la porte et je sors du bahut. Derrière-moi, toutes les lumières s’éteignent sur un air au piano.
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